Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 18.djvu/504

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connaissait que de vrais amis de la république, mais ce qui s’appelle de vrais amis !…

Ce fut en effet Mme Taupin qui fut guillotinée. Ma mère ne me racontait jamais cette scène sans la plus vive émotion. Elle me montra dans mon enfance les lieux où tout s’était passé. Le jour de l’exécution, ma bonne maman emmena toute la famille hors de Lannion, pour ne pas participer au crime qui allait s’y accomplir. On se rendit avant le jour à une chapelle située à une demi-lieue de la ville, dans un endroit désert, et dédiée à saint Roch. Beaucoup de personnes pieuses s’y rencontrèrent. Un signal devait les avertir du moment où la tête tomberait, pour que tous fussent en prière quand l’âme de la martyre serait présentée par les anges au trône de Dieu.

Tout cela créait des liens d’une profondeur dont nous n’avons plus d’idée. Ma bonne maman aimait les prêtres, leur courage, leur dévoûment. Elle éprouva leur glaciale froideur. Sous le consulat, quand le culte fut rétabli, le prêtre qu’elle avait caché au péril de sa vie fut nommé curé d’une paroisse près de Lannion. Elle prit ma mère, alors enfant, par la main, et elles firent ensemble un voyage de deux lieues, sous un soleil ardent. Revoir celui qu’elle avait vu officier de nuit chez elle, dans de si tragiques circonstances, lui faisait battre le cœur. L’orgueil sacerdotal, peut-être le sentiment du devoir, inspira au prêtre une étrange conduite. Il la reconnut à peine, la reçut debout et la congédia après deux ou trois paroles. Pas un remercîment, pas une félicitation, pas un souvenir. Il ne lui proposa même pas un verre d’eau. Ma grand’mère pensa défaillir ; elle revint à Lannion avec ma mère, fondant en larmes, soit qu’elle se reprochât une erreur de son cœur de femme, soit qu’elle fût révoltée contre tant d’orgueil. Ma mère ne sut jamais si, dans le sentiment qui lui resta de ce jour, le froissement ou l’admiration l’emportèrent. Peut-être finit-elle par comprendre la sagesse profonde de ce prêtre, qui sembla lui dire brusquement : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre toi et moi ? » et ne voulut pas reconnaître qu’il dût lui savoir quelque gré du bien qu’elle avait fait. Les femmes admettent difficilement ce degré d’abstraction. L’œuvre se personnifie toujours pour elles en quelqu’un, et elles ont peine à comprendre qu’on ait combattu côte à côte sans se connaître ni s’aimer.

Ma mère, gaie, ouverte, curieuse, aimait plutôt la révolution qu’elle ne la haïssait. A Tinsu de ma bonne maman, elle écoutait les chansons patriotiques. Le Chant du Départ lui avait fait une vive impression, et quand elle répétait le beau vers prononcé par les mères :