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morte, me dit-elle, morte de tristesse. Elle n’avait pas de fortune. Quand elle eut perdu ses parens, sa tante, une très digne femme, qui tenait l’hôtellerie de…, la plus honnête maison du monde, la prit chez elle. Elle fit de son mieux. Tu ne l’as connue qu’enfant, charmante déjà ; mais à vingt-deux ans c’était un miracle. Ses cheveux, qu’elle tenait en vain prisonniers sous un lourd bonnet, s’échappaient en tresses tordues comme des gerbes de blé mûr. Elle faisait ce qu’elle pouvait pour cacher sa beauté. Sa taille admirable était dissimulée par une pèlerine ; ses mains longues et blanches étaient toujours perdues dans des mitaines. Rien n’y faisait. A l’église, il se formait des groupes de jeunes gens pour la voir prier. Elle était trop belle pour nos pays, et elle était aussi sage que belle. » Cela me toucha vivement. Depuis j’ai pensé beaucoup plus à elle, et, quand Dieu m’a eu donné une fille, je l’ai appelée Noémi.


VII

Le monde en marchant n’a pas beaucoup plus de souci de ce qu’il écrase que le char de l’idole de Jagarnata. Toute cette vieille société dont je viens d’essayer un crayon a maintenant disparu. Bréhat n’existe plus ; je l’ai revu il y a six ans, je ne l’ai pas reconnu. On a découvert au chef-lieu du département que certains usages anciens de l’île ne sont pas conformes à je ne sais quel code ; on a réduit une population douce et aisée à la révolte et à la misère. La source de la petite marine que fournissaient ces lies et ces côtes est tarie. Les chemins de fer et les bateaux à vapeur l’ont ruinée. Et les vieux bardes, o ciel ! en quel état je les ai vus réduits ! J’en trouvai plusieurs, il y a quelques années, parmi les Bas-Bretons qui viennent à Saint-Malo demander aux plus sordides besognes de quoi ne pas mourir de faim. L’un d’eux vint me voir ; il était sous-aide balayeur. Il m’exposa en breton (il ne savait pas un mot de français) ses idées sur la fin de toute poésie et sur l’infériorité des nouvelles écoles. Il était partisan de l’ancien genre, de la complainte narrative, et il se mit à me chanter celle qu’il tenait pour la plus belle. Le sujet était la mort de Louis XVI. Il fondait en larmes. Arrivé au roulement de tambours de Santerre, il ne put aller plus loin. « S’il avait pu parler, me dit-il en se levant fièrement, le peuple se serait révolté. » Pauvre honnête homme !

En présence de pareils exemples, le cas de l’opulent Z… me devenait de plus en plus inexplicable. Quand je demandais à ma mère de me donner l’explication de cette singularité, elle répondait toujours d’une manière évasive, me parlait vaguement d’aventures dans les mers de Madagascar, refusait de répondre. Un jour je la pressai