Page:Revue des Deux Mondes - 1876 - tome 18.djvu/740

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pas fait annoncer à Canton chez quelque compatriote. En route, je perds une illusion sur la femme chinoise ; celle qui me conduit est vêtue d’un large pantalon et d’une large blouse de lustrine noire ; elle a des pendans d’oreille et une fleur artificielle passée dans ses cheveux, relevés avec soin ; mais, loin de cacher pudiquement des pantoufles de Cendrillon, elle étale dans toute leur nudité les cals de deux larges pieds plats. La coutume de comprimer les pieds des filles pour les réduire à d’informes moignons est infiniment moins répandue en Chine qu’on ne le croit généralement ; c’est une distinction réservée à un petit nombre de femmes de naissance ; la femme du peuple est une bête de somme qui n’a pas trop de toutes ses forces physiques pour suffire à sa rude besogne. Toutefois ces batelières portefaix forment une caste à part : dans la ville, on ne voit pas d’autres femmes occupées à un travail extérieur. Il ne s’en trouve jamais dans les boutiques ni dans les rez-de-chaussée où, l’on peut glisser un furtif coup d’œil ; elles sont cachées aux regards et la plupart du temps reléguées hors de la ville, dans des fermes où leurs maris vont les voir lorsque la fantaisie leur en prend.

Je termine ma première journée à Canton en visitant la cathédrale et la concession européenne. La cathédrale est en construction ; mais, abandonnée faute de fonds pour continuer les travaux, elle semble plutôt une ruine. Si respectable que soit le zèle qui a poussé nos missionnaires à entreprendre un édifice aussi peu en rapport avec les progrès du catholicisme en Chine, il est permis de regretter qu’il se soit obstiné à cette tentative, qui semble une provocation jetée aux vieux préjugés chinois et blesse la population cantonnaise. Une école, un asile, s’élèvent à côté et fonctionnent sous la direction des pères jésuites ; là, comme à l’établissement de Zikawé que j’ai vu près de Shanghaï, on recueille des enfans que l’on baptise et qu’on essaie de s’attacher en les instruisant, en leur conférant même les ordres. Quand on voit de près ces institutions, le pied modeste sur lequel elles sont établies, on a autant de peine à comprendre l’ombrage qu’elles portent au fanatisme indigène que l’importance de leur rôle dans notre diplomatie. On sait du reste que la question des missions en Chine est une des plus controversées de toutes celles que soulèvent nos rapports avec l’extrême Orient. Les uns soutiennent que donner aide et protection aux missionnaires, c’est s’aliéner l’esprit des gouvernemens locaux, se rendre suspect, se fermer la porte du commerce, s’engager d’ailleurs à prendre à son compte toute atteinte portée à des hommes respectables sans doute, mais souvent entraînés par un zèle irréfléchi à dépasser la lettre des traités, qu’en un mot, c’est se placer dans la situation fausse d’endosser affronts et responsabilités, ou de tirer à chaque instant l’épée hors du fourreau. Les autres allèguent