Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/668

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et considère sa qualité d’officier comme tellement supérieure à sa qualité d’homme que, dès qu’il est question du premier, il ne le désigne jamais que par ces mots : « monsieur le lieutenant. »

— Quel sens attachez-vous à l’expression « monsieur? » lui demanda un jour inconsidérément un fermier prussien.

Holopherne le regarda longtemps d’un œil de pitié, puis répondit : — Mon ami, tout le sens réside dans le mot lieutenant.

— Et dans monsieur, qu’y a-t-il? demanda cet homme entêté,

— Dans monsieur, reprit Holopherne, il y a l’effet moral.

Ce prestige militaire donne en outre à sa galanterie le relief nécessaire, car il est galant comme un Français, galant dans toute la force du terme. Rien ne le rebute, ni la position sociale, ni les opinions religieuses, ni même le physique. Qu’une vachère laide et sale ait peur de passer au milieu de quelques jeunes chevaux trop gais, il lui offre le bras et l’accompagne avec la désinvolture qu’il met le dimanche à offrir à la vieille comtesse l’eau bénite à la sortie de l’église, ou à présenter périodiquement, le soir du sabbat, un bouquet à la jolie Juive, la brune fille du distillateur.

On va jusqu’à dire que chaque dimanche, après midi, il réunit les paysans dans sa chambre autour d’un flacon de slivowitz, et qu’il leur fait des lectures sur l’art d’être aimable en société, et notamment sur les convenances à observer vis-à-vis du sexe faible. Cependant ce n’est encore là que de la théorie; mais il ne suit pas les erremens de tant de philosophes et de régénérateurs de société, qu’on ne peut jamais juger que sur leurs paroles. Dans la pratique, les exemples qu’il donne sont toujours concluans. Lorsque la ravissante baronne Valeska monte à cheval, il est le premier à lui présenter sa main ouverte pour l’aider à se mettre en selle, si bien que les jeunes messieurs qu’il a devancés en sont réduits à le regarder faire en frisant leurs moustaches. Quand la jeune Catherine aux joues roses va puiser de l’eau à la fontaine, il se trouve toujours là pour lui porter ses seaux, et le grand Peter, qui arrive invariablement trop tard, exprime son dépit en aspirant avec rage la fumée de sa pipe.

Notre héros servait à l’époque où les caporaux portaient encore un bâton attaché à leur sabre, comme signe de leurs fonctions et non comme un inutile ornement. Ce souvenir s’est incrusté en lui, est resté la base de ses appréciations, dès que quelque chose ou quelqu’un a conquis ses suffrages.

Il évalue la beauté des femmes au nombre des coups de bâton qu’on recevrait pour elles, et ce chiffre est devenu pour lui une mesure aussi exacte et aussi usuelle que l’unité du système métrique. Tandis que tout autre s’écrierait : Quelle femme ! je voudrais mourir