Page:Revue des Deux Mondes - 1877 - tome 19.djvu/789

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porte le deuil de celui qui vécut sous son toit et qu’on ne reverra plus.

Toute cette vallée du Baztan n’est à proprement parler qu’une annexe de la Navarre ; pour pénétrer au cœur même de la province il faut franchir le passage ou port de Velate, élevé de plus de 800 mètres au-dessus du niveau de la mer. C’est à la descente, près de Soramen, que pour la première fois j’ai vu travailler la terre avec la laya : cet instrument de culture est propre au pays basque ; l’escarpement des pentes, la nature du sol, fort et argileux, le peu d’étendue des parties cultivables, sont autant de causes qui rendent presque impossible l’emploi de la charrue. La laya consiste en une sorte de fourche en fer, à deux branches droites, longues de 30 centimètres environ, placées parallèlement à un demi-pied de distance et réunies par une traverse ; seulement le manche, au lieu d’être fixé au milieu, se trouve sur l’un des côtés. Pour s’en servir, le cultivateur en prend deux, une dans chaque main, les cloue devant lui dans le sol ; puis, mettant un pied sur chaque traverse et pesant sur elle de tout son poids, il leur communique avec le corps un mouvement de va-et-vient qui les enfonce davantage ; cela fait, sautant en arrière, d’un vigoureux effort il retourne complètement le bloc de terre qu’il a ainsi détaché ; il continuera de la sorte toujours en ligne droite et à reculons. Ce travail est des plus pénibles ; cependant les femmes, les enfans eux-mêmes, y prennent part. Le plus souvent des voisins s’assemblent à quatre ou huit et conviennent de travailler un jour chez l’un, le lendemain dans le champ d’un autre : l’ouvrage en va plus vite et n’en est que mieux fait. Les Basques préfèrent de beaucoup la laya à la houx, du moins pour la première façon qui précède les semailles : elle entre en effet dans le sol bien plus profondément, elle déracine complètement les mauvaises herbes et fait prendre l’air à la terre. Un ou deux enfans suivent les travailleurs et brisent les glèbes avec un hoyau.

Le dernier village qu’on rencontre à la descente est Villava ; il se compose d’une rue unique, étroite et longue, que suit la route ; de droite et de gauche les toits énormes, projetés en saillie, semblent vouloir se rejoindre et forment comme un velum par-dessus la chaussée ; quelques maisons, plus ornées, affichent orgueilleusement une luxueuse décoration de fleurons, de rinceaux, de cartouches, de chimères et de médaillons, groupés et composés dans le style propre aux artistes de la renaissance. C’était l’époque où l’Espagne, riche de l’or du Nouveau-Monde, maîtresse incontestée de la moitié de l’Europe, invitait les beaux-arts à témoigner de son opulence et se couvrait de palais. Mais ce village se trouve situé aussi déplorablement qu’il se puisse voir, à quatre mille pas environ