Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/347

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


élégant et d’une pureté incomparable, sait revêtir toutes les formes et s’adapter à toutes les nécessités. Toutefois il est juste de dire qu’il est plus historique qu’oratoire, et que si M. Mignet a au suprême degré la correction académique, il s’abstient avec soin des ornemens académiques. Il a la fermeté de dessin et la netteté de contour qui caractérisent les grands écrivains. Son langage est encore plus voisin de la sculpture que de la peinture, et en le lisant on évoque volontiers l’idée du poli du marbre, de sa correcte simplicité et aussi de sa dureté, qui lui permet de résister au temps. Jamais il ne déclame, et l’émotion qu’il arrache au lecteur est d’autant plus profonde que ce n’est pas l’émotion appelée par des paroles pompeuses, mais bien celle qui sort spontanément des faits eux-mêmes exposés avec une saisissante exactitude. « La vraie éloquence se moque de l’éloquence, » a dit Pascal. Avec M. Mignet, on vérifie une fois de plus la justesse de ce mot. Qu’on lise par exemple le récit de la mort de Mirabeau dans la notice consacrée à Cabanis, son ami, ou de la fin tragique de Rossi dans la notice du grand patriote italien, c’est le même procédé, ou plutôt la même absence de procédés. Pas une parole qui soit destinée à troubler l’âme du lecteur, pas un appel direct à son émotion, pas un cri qui la provoque. Et pourtant l’émotion est obtenue, tant les moindres détails des deux funèbres images sont décrits avec netteté, tant leur fidélité poignante s’impose à nous d’une façon incontestable, tant les deux scènes se détachent vigoureusement et attirent avec force nos regards. C’est là la grande méthode, celle des maîtres, celle des historiens les plus illustres de l’antiquité, et c’est en cela encore que l’interprète de l’Académie des sciences morales est resté dans ses notices historien plutôt qu’orateur académique. Comment s’en plaindrait-on ? Il y aura en France d’habiles et de pompeux orateurs académiques longtemps encore après qu’il n’y aura plus de grands historiens. Rien de factice, rien d’artificiel dans les transitions qui unissent les unes aux autres les différentes parties des notices de M. Mignet. Le plus souvent le lien consiste dans une de ces fortes maximes où se révèle le penseur et qui se fixent dans l’esprit par leur énergique brièveté. Naissant naturellement du sujet et étroitement liées à ce qui les entoure, ces maximes peuvent être cependant détachées de leur cadre ; elles apparaissent alors avec leur valeur propre, et l’on reconnaît qu’elles sont des vérités non relatives, mais absolues. De même que les maximes qui abondent dans l’œuvre de M. Mignet, les allusions contemporaines sortent du fond même du sujet. Se présentant naturellement, elles ne sont pas une malignité de l’esprit ; elles ont le caractère de vérités durables. L’écrivain ni ne les recherche, ni ne les évite. Il les lance en un trait bref et rapide, et