Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 28.djvu/205

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posté là ce vieillard qui me ramène aux vieillards déclamatoires et vides de Jouveriet, aux bonshommes insupportablement creux de Restout ?

Tout le temps que Jésus chassé de la synagogue demeura exposé, Jean-Paul Laurens vécut dans la fièvre. Son tableau, accroché dans la salle du fond où le public ne s’arrête guère, qu’il traverse seulement pour sortir, était placé très désavantageusement. Comment le faire retirer de là ? — 0 sainte cymaise, refuge de tant d’exempts aussi inviolables que médiocres, quand me sera-t-il donné de t’approcher, de te voir, de te toucher ? — A certaines piqûres des bons camarades, jusque-là fort dédaigneux, il devinait que, pour la première fois, il avait touché juste ; mais la presse se taisait ou à peu près. Quel martyre !


XVIII.

L’horrible guerre de 1870 éclata. Comme chacun de nous, Laurens, chassé de son atelier par des préoccupations poignantes, vagua à travers les rues, lisant les affiches, lisant les journaux, demandant aux groupes anxieux des nouvelles des événemens. Affreuses nouvelles ! la patrie gisait à terre et saignait par mille plaies. Pour lui, l’angoisse que nous avons tous connue après les défaites de Reichshoffen et de Forbach, après les luttes héroïques de Gravelotte et de Saint-Privat, se compliquait d’une douleur intime accablante. Quand le prince, royal de Prusse, dont on annonçait la marche sur Paris, aurait investi la grande ville, que deviendrait-il avec sa femme à peine remise d’une crise douloureuse, avec son enfant âgé de six mois ? .. S’il fallait subir les privations d’un siège, les siens succomberaient certainement… Il vit son foyer, né d’hier, ce nid où déjà étaient éclos tant de rêves d’avenir, s’abîmer dans le désastre du pays, et il fut épouvanté.

Cependant on annonçait les derniers départs de la ligne d’Orléans, qui d’un jour à l’autre risquait d’être coupée. Un soir, Laurens s’entassa avec sa femme et son enfant dans un wagon à bestiaux et partit pour Toulouse. Puisqu’on organisait une jeune armée là-bas, une fois les siens en sûreté, on ne lui refuserait pas un fusil… Il se morfondit de longs mois… Les mobiles de la Haute-Garonne avaient été dirigés vers la Loire, et on parlait d’y envoyer les mobilisés ; mais les régimens de mobilisés, où l’on avait versé les hommes mariés, mal instruits, mal équipés, n’étaient pas dans des conditions à faire campagne, et on différait sans cesse de les envoyer à l’ennemi… Quel chagrin de ne pas être mis à même de brûler quelques cartouches !