Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 30.djvu/17

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précisément, pour la plus grande part, de l’époque qui sépara la bataille de Lépante de la capitulation de Houche. Dès 1610, Marino Bizzi, archevêque d’Antivari, prévoyait dans des temps très rapprochés « la ruine complète du christianisme dans l’Albanie et la Serbie; » en 1651, le missionnaire apostolique Marco Crisio ne trouvait plus en Albanie que 50,000 chrétiens au lieu de 350,000 qu’y avait encore connus Bizzi; l’évêché de Durazzo qui, en 1671, avait compté 14,000 âmes catholiques, n’en comptait plus que 8,000 dans l’année 1703. Et ce qui ajoutait à l’ignominie de la transformation, c’est qu’elle n’était point due à une propagande turque quelconque : elle était le résultat d’un abaissement volontaire auquel le désespoir et l’avidité avaient une part égale. Comme la « dime des enfans » (pour le recrutement des janissaires) et l’impôt de capitation ne pesaient que sur les populations chrétiennes, le gouvernement ottoman s’était toujours bien gardé de tarir, par un prosélytisme mal avisé, les deux sources principales de sa puissance militaire et financière, et, loin de favoriser les conversions au Coran, il s’était au contraire appliqué de bonne heure à y mettre tous les obstacles possibles<ref> Les Vénitiens font cette observation dès le XVIe siècle; et c’est ainsi que, parlant de la « dime des enfans, » Tiepolo dit (1576) : Onde è ragione, che quanto desiderino quelli divenir Turchi, cosi fuga il gran-signore di fargli... Voyez en outre Zinkeisen, Gesch. d, Osman. Reiches, V, 319 seq. </<ref>. Néanmoins la marée de l’apostasie montait toujours, et à la limite des XVIIe et XVIIIe siècles, il y eut un moment, dit un historien, « où, à en juger d’après différens indices, le christianisme semblait menacé dans toutes les parties de la Turquie d’une fin et d’une destruction silencieuses... » Le courant fut arrêté soudain par l’apparition de Pierre le Grand sur la scène de l’Orient : les provéditeurs vénitiens purent dire aussitôt dans leurs rapports que les Grecs espéraient voir de nouveau leur église relevée de l’oppression; Grecs, Serbes et Roumains s’attachèrent aussitôt avec une nouvelle ardeur à leur foi, et il n’y eut plus d’exemple dès lors de ces défections en masse, par clans et par tribus entières, qu’avaient vues, à la honte de l’humanité, les âges précédens. La défaite orthodoxe sur le Pruth vint ainsi indirectement réparer le mal qu’avait causé sans le vouloir la victoire catholique dans le golfe de Corinthe, et de tous les effets de l’action russe dans le Levant ce n’est pas là le moins méritoire à coup sûr, bien qu’il soit généralement le plus ignoré.

Plus d’un demi-siècle toutefois devait s’écouler avant que les raïas entendissent de nouveau cet appel à la guerre sainte que leur avait annoncé le « tsar blanc » dans son message de 1715. Pierre le Grand, tout absorbé par sa lutte contre la Suède, n’avait plus