Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 32.djvu/139

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


telles épreuves que les fils du désert supportent si bien la fatigue et les privations. Dans une tribu, tout ce qui ne présente pas une force de résistance étonnante meurt jeune. C’est la lutte pour l’existence dans toute sa rigueur. Il ne faut pas croire du reste que cette faculté de vivre de l’air du temps, de dormir sur la terre nue, dépasser des semaines à cheval, de braver le chaud, le froid et la soif, soit la preuve d’une grande force musculaire. C’est une vigueur négative. Les sauvages sont durs, ils ne sont pas robustes ; un travail régulier les abat en un moment. Il faut un régime confortable pour produire et pour soutenir des hommes solides, capables d’un effort continu. Cette sobriété hors nature n’est ni intéressante ni méritoire : ce n’est qu’un expédient de fainéans. Son vrai nom n’est pas force d’âme, c’est paresse mal entendue.

Il y eut bientôt un peu plus de trois cents prisonniers de tout âge entassés à l’ombre d’un bouquet de caroubiers. Sur ce nombre, les hommes en état de porter les armes, les « Indiens de lance, » étaient seulement soixante et dix. On en avait tué à peu près le double. L’ordre avait pourtant été donné d’épargner tous ceux qui voudraient se rendre, et la plupart de ces pauvres hères, qui n’y attachaient pas de point d’honneur, n’eussent pas demandé mieux, que d’être faits prisonniers ; mais les soldats mettaient une mauvaise foi ingénieuse à interpréter de travers leurs moindres gestes, et à ne voir partout que des braves décidés à vendre chèrement leur vie. Ils ont pour les indiens cette inimitié instinctive et incorrigible que les chiens éprouvent pour les chats. Sous l’œil de leurs officiers, ils la comprimaient à grand’peine. Lâchés seuls au milieu des broussailles, ils ne résistaient pas à la tentation de sabrer à tort et à travers ou d’essayer in animâ vili leurs nouveaux revolvers de gros calibre. Aussi fut-il impossible de savoir avec exactitude le nombre des morts. Chacun, au rapport, dissimulait une partie de ses prouesses ; on ne s’en faisait gloire qu’au petit comité, autour des feux de bivouac.

Parmi les prisonniers, il y avait deux capitanejos. L’un d’eux, nommé Raïlef, était remarquable autant par sa mise correcte et presque élégante que par la fermeté de sa contenance, qui tranchait sur les mines affaissées de ses compagnons. Son cas pourtant était grave. D’abord il était signalé, honneur périlleux en un tel moment, comme un des chefs indiens les plus déliés et les plus résolus ; ensuite il y avait dans son fait une circonstance aggravante. Peu de temps auparavant, profitant des solutions de continuité que présentait alors le fossé, ils était glissé avec une trentaine d’hommes en dedans des possessions chrétiennes, et, soit pour refaire ses chevaux, soit pour faire perdre sa piste et attendre à loisir un bon moment, il était resté caché dans le dédale de vallées abruptes de