Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 33.djvu/900

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flotte qui se montrera la plus apte à braver la tempête, qui affrontera le mieux les parages difficiles et les nuits orageuses, sera, quelle que soit sa composition numérique, la première flotte du monde. Le vaisseau moderne est un cheval de sang ; il ne faut pas lui donner, par excès de prudence, les allures d’une rosse. Qu’il offre le combat à ce vent qui mugit, à cette mer démontée qui bouillonne, on verra bientôt de quel côté est la force et où Dieu, de nos jours, a mis sa puissance.

She walks the waters like a thing of life
And seems to dire the elements to strife.
Who would not brave the battle fire, the wreck,
To move the monarch of her peopled deck ?


Jean-Jacques était d’avis que l’appareil dont nous entourons, dclans notre zèle, l’heure suprême, ne servait qu’à « nous avilir de cœur et à nous faire désapprendre à mourir. » Le bruit que nous faisons autour du moindre sinistre court bien mieux le risque de nous faire désapprendre à naviguer. La responsabilité du marin est assez grande déjà sans qu’on la vienne aggraver par des mièvreries ou par des dithyrambes. Encourageons l’audace, éveillons l’esprit d’entreprise, rassurons les trembleurs. Il est tel officier qu’une batterie chargée à mitraille ne ferait point pâlir, qui se trouble dès qu’il voit se dresser devant le lui fantôme du conseil de guerre. Ce n’est certes pas ma faute s’il en est ainsi. J’ai assez prêché la nécessité d’alléger le fardeau des responsabilités navales, j’ai assez montré à quel point le malheur me trouvait, en toute occasion, indulgent pour me croire fondé à signaler le germe délétère qu’un esprit inconsidéré de critique s’exposerait à introduire jeu à peu dans nos rangs. On comptait autrefois ses naufrages avec presque autant d’orgueil que ses combats ; nos grands hommes de mer, les Duquesne, des Tourville, ne les comptaient plus, parce que leurs naufrages devenaient, comme leurs faits d’armes, trop nombreux : ce fut la grande époque. Il est vrai que des vaisseaux se construisaient et s’équipaient alors pour quelques centaines de mille francs ; avec le matériel qu’on nous confie aujourd’hui, la moindre avarie se chiffre par millions. Il est donc indispensable, je le répète, qu’on nous donne, pour nous faire la main, des instrumens moins coûteux.

Ces questions que j’expose à chaque nouveau travail sorti de mes loisirs auraient été promptement saisies par les Athéniens ; je ne les aurais pas soumises sans quelque appréhension à l’appréciation du consul Duilius. Le consul m’aurait peut-être jeté brutalement son corbeau à la tête, et cependant je crois que sans les marins de Locres, de Thurium, de Tarente, sans ceux de Sélinonte et de