Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/175

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était encore directement dépendante de la couronne. Il n’a donc pu faire au Cap ce qu’il a fait en Australie et en Nouvelle-Zélande, c’est-à-dire se décharger sur la population émancipée des dépenses et de la responsabilité de la défense intérieure, et cela parce qu’il a redouté de laisser la colonie aux dangers que pourraient lui faire courir ces Cafres qu’il gratifiait des mêmes droits politiques que les blancs, en sorte que l’indépendance du Cap reste incomplète par crainte des citoyens d’un nouveau genre que lui crée sa constitution. Que conclure de telles contradictions, sinon que cet élément noir, que le gouvernement colonial se voit obligé de flatter et de menacer en même temps, est assez puissant pour compromettre l’existence, altérer les principes et gêner l’extension du régime représentatif dans l’Afrique australe.

Pour être indirecte, l’action des indigènes sur la politique générale des colonies n’en est pas moins, on le voit, aussi féconde en obstacles pour le présent que grosse de menaces pour l’avenir. Leur action sociale, celle-là très directe, est plus importante encore peut-être, car elle arrête le développement de la société coloniale en l’empêchant de se recruter aussi largement qu’elle le pourrait dans le stock d’hommes laborieux et entreprenans que l’Europe exporte annuellement en si grande abondance par l’émigration. S’ils ne sont plus les dominateurs du pays, ils sont les maîtres sur le champ du travail, d’où ils excluent les Européens par le fait même de leur présence, par leurs aptitudes, qui ne sont rien moins que méprisables, par le bon marché de leur main-d’œuvre, et par les sentimens d’orgueilleuse antipathie qu’ils excitent chez leurs rivaux blancs. Ils sont là sur place, chez eux, il n’y a qu’à prendre dans la masse, et, bien que les colons se plaignent de ne pouvoir en recruter autant qu’ils le voudraient, ils en trouvent cependant en assez grande abondance pour être dispensés de s’adresser aux travailleurs d’extraction européenne ou d’attendre pour leurs entreprises le concours des futures immigrations. L’ouvrier blanc n’a donc aucun empressement à s’établir dans un pays où il n’est pas demandé et où, par suite de la concurrence du travail noir, il ne lui serait offert que des salaires sans proportion avec ses besoins et ses prétentions. Le Cafre travaille pour une faible rétribution et le Zoulou pour une moindre encore. Dix shillings par semaine paraissent au Cafre une récompense suffisante pour le travail meurtrier des champs de diamans, et si les autorités coloniales ont besoin de manœuvres pour les routes et les chemins de fer, elles s’adressent à un chef cafre ou zoulou, qui s’empresse de leur louer le nombre d’hommes nécessaires moyennant la bagatelle de cinq shillings par mois, plus quelques livres de maïs pour chaque ouvrier. Ce sont là en effet des salaires fort insuffisans pour un ouvrier de notre vieux