Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/238

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de temps qu’il avait ouvert de lui-même, par ses excès de pouvoir, par ses offenses, une crise inextricable. L’imbroglio égyptien, après avoir duré quelques semaines, a aujourd’hui son dénoûment ; le khédive a été obligé de renoncer à la couronne, qui passe décidément à son fils Tevfik-Pacha, à la faveur du nouveau droit d’hérédité directe établi il y a une quinzaine d’années en Égypte au profit de la famille de Méhémet-Ali, avec le consentement et la sanction de la puissance suzeraine. Est-ce réellement une abdication ? Est-ce une déposition prononcée par le sultan sur la demande des cabinets européens ? Toujours est-il qu’Ismaël-Pacha, dupe de ses propres intrigues, a disparu de la scène et qu’il va quitter Alexandrie, s’il n’est déjà parti. Il a cessé de gouverner l’Égypte où il a accumulé depuis vingt ans les désordres, les dilapidations et les ruines ; il passe au rang des princes déchus, et s’il a été réduit à cette extrémité, s’il quitte le pouvoir par l’abdication ou la dépossession, peu importe le mot, on peut certainement dire qu’il a essayé de résister jusqu’au bout, espérant peut-être se sauver encore par quelque nouveau subterfuge.

Ce qui a fait sans doute son illusion, après l’exclusion brutale des ministres européens qu’il avait appelés, qui lui avaient été donnés pour relever ses finances et régler ses dettes, c’est l’apparence d’un dissentiment on d’un malentendu entre la France et l’Angleterre. Ce malentendu a évidemment été plus qu’une apparence, il n’a point été étranger aux premières phases de la crise, et tant qu’il a existé, Ismaïl-Pacha s’est cru garanti contre toute mesure de sévérité ; il a payé d’audace et de ruse pour tromper l’Europe et échapper au châtiment. Il ne s’est pas aperçu que ce jeu équivoque avait peu de chance de réussir, que les deux puissances, frappées du même coup, ne pouvaient décemment accepter la situation qui leur était faite.

La France et l’Angleterre, liées par des intérêts à peu près semblables, avaient tout à la fois à ne pas laisser une injure impunie et à éviter de paraître employer des moyens trop disproportionnés. Elles ne se sont pas pressées, et c’est ce qui a pu prolonger l’illusion ou la confiance du khédive. Si à ce premier moment il y a eu entre elles quelque désaccord sur la conduite à suivre, l’entente n’a pas tardé à se rétablir. Elle a été publiquement proclamée ces jours derniers dans une séance du parlement anglais ; elle s’est manifestée d’une manière décisive à Constantinople auprès du sultan, à Alexandrie même, et le résultat a été cette disparition forcée d’un prince avec qui on ne pouvait plus traiter, qui s’était rendu impossible par vingt ans d’administration ruineuse aussi bien que par ses procédés à l’égard de deux des premières puissances de l’Europe. L’Angleterre et la France ont parlé, elles ont été vraisemblablement appuyées par l’Allemagne, peut-être par l’Autriche, peu par la Russie, et le sultan a fini par sanctionner un changement devenu