Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/398

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social et la théorie idéaliste du contrat social, l’une qui voit surtout l’origine de la société ; l’autre qui en montre le but. Pour nous, nous ne croyons pas que l’une doive se séparer de l’autre. Mécanisme au début, contrat à la fin, voilà toute l’histoire de la société. Voilà aussi sans doute celle du monde entier. Dans le domaine purement physique, a-t-on dit avec raison, les ressorts semblent aveugles et les lois raides ; dans le domaine moral, les lois ne sont pas moins sûres que les lois physiques, elles sont au fond les mêmes, mais elles ont acquis une souplesse qui permet d’y reconnaître l’action des volontés devenues conscientes et raisonnables. Nous pouvons donc adopter en la modifiant la définition de Joseph de Maistre : la société humaine est comme une montre dont toutes les pièces varient continuellement dans leurs formes et leurs distances, mais s’accordent instinctivement ou volontairement pour marquer toujours l’heure. Quant à l’organisme vivant, les relations entre ses parties sont, sous une forme inconsciente et spontanée, ce que sont les relations entre les membres d’une société sous une forme consciente et réfléchie.

Les propriétés les plus élémentaires d’un organisme se ramènent au mouvement et à la sensation. Vivre, c’est en définitive se mouvoir et sentir. Ces deux propriétés, à leur tour, sont selon toute apparence deux formes diverses d’une seule, l’une extérieure, l’autre intérieure, comme le convexe et le concave, comme l’endroit et l’envers d’une étoffe. La sensation est la manière dont le mouvement se traduit dans le sens intime ; le mouvement est la manière dont la sensation se traduit pour les sens extérieurs. Remuez votre bras en fermant les yeux, il y a pour votre conscience sensation, non mouvement ; pour moi qui vous regarde, au contraire, il y a mouvement, non sensation ; la sensation est donc la conscience que nous avons des mouvemens dont nous sommes nous-même le théâtre ; le mouvement est la conscience que nous prenons des sensations d’autrui. Le fond commun dont le mouvement et la sensation sont deux modes est la force, ou, pour mieux dire, la volonté, qui fait le fond de toute existence. Tout nous porte à croire que, dans le cosmos, la sensation coexiste partout avec le mouvement, sous une forme plus ou moins imperceptible : la différence des animaux et des plantes est déjà considérée comme artificielle, celle des plantes et des minéraux nous paraît non moins factice. Sans doute on n’a pas encore réussi à produire une cellule qui ne vînt pas d’une autre cellule ; mais a-t-on réussi davantage à produire une molécule de soufre qui ne vînt pas du soufre, une molécule d’oxygène qui ne fût pas empruntée à une masse d’oxygène ou à un objet contenant de l’oxygène ? Faut-il donc croire à la réelle et absolue simplicité des nombreux corps simples qu’admet la chimie ?