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de vingt-deux ans. J’étais donc à cette époque sans aucune espèce d’esprit de parti. Je ne raisonnais point sur le plus ou moins de droits que Bonaparte avait au pouvoir, dont j’entendais dire partout qu’il faisait un digne emploi. M. de Rémusat, se fiant à lui avec presque toute la France, se livrait aux espérances qu’il était alors permis de concevoir. Chacun, indigné et dégoûté des horreurs de la révolution, sachant gré au gouvernement consulaire de nous préserver de la réaction des jacobins, envisageait sa fondation comme une ère nouvelle pour la patrie. Les essais qu’on avait faits de la liberté à plusieurs reprises inspiraient contre elle une sorte d’aversion naturelle, mais peu raisonnée, car au vrai elle avait toujours disparu, lorsqu’on abusait de son nom, pour varier seulement les genres de tyrannie. Mais, en général, on ne désirait plus en France que le repos et le pouvoir d’exercer librement son esprit, de cultiver quelques vertus privées, et de réparer peu à peu les pertes, communes à tous, de la fortune. Je ne puis m’empêcher de songer avec un vrai serrement de cœur aux illusions que j’éprouvais alors. ; Je les regrette comme on regrette les riantes pensées du printemps de la vie, de ce temps où, pour me servir d’une comparaison familière à Bonaparte lui-même, on regarde toutes choses au travers d’un voile doré qui les rend brillantes et légères. Peu à peu, disait-il, ce voile s’épaissit en avançant jusqu’à ce qu’il devienne à peu près noir. Hélas ! lui-même n’a pas tardé à rendre sanglant celui au travers duquel la France se plaisait à le contempler.

Ce fut donc dans l’automne de 1802 que je m’établis pour la première fois à Saint-Cloud où était alors le premier consul. De quatre dames que nous étions [1], nous passions, chacune l’une après l’autre, une semaine auprès de Mme Bonaparte. Il en était de même pour ce qu’on appelait le service des préfets du palais, des généraux de la garde, et des aides de camp. Le gouverneur du palais, Duroc, habitait Saint-Cloud ; il tenait toute la maison avec un ordre extrême ; nous dînions chez lui. Le consul mangeait seul avec sa femme ; il faisait inviter deux fois par semaine des personnages du gouvernement ; une fois par mois il avait aux Tuileries de grands dîners de cent couverts qu’on donnait dans la galerie de Diane, après lesquels on recevait tout ce qui avait une place ou un grade un peu important, soit dans le militaire, soit dans le civil, et aussi les étrangers de marque. Pendant l’hiver de 1803, nous étions encore en paix avec l’Angleterre. Cela avait amené un grand nombre d’Anglais à Paris ; comme on n’avait pas coutume de les y voir, ils excitaient une grande curiosité.

Dans ces brillantes réunions, on étalait un extrême luxe.

  1. Mmes de Talbouet, de Luçay, Lauriaton et moi.