Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/747

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« 8 juin 1855.

« Madame, vous m’avez bien fait rire avec vos scrupules ou plutôt les scrupules de vos amies. Je voudrais bien savoir quelles sont ces âmes charitables qui vous ont donné ces beaux renseignemens sur mon compte, d’où et comment elles me connaissent ? Au surplus vous avez du temps pour vous décider. J’ai montré mon appartement à M. Senior, qui vous en rendra compte. Il n’y a pas de trappes ni de murailles recouvertes de tapisseries cachant des portes secrètes. Il y a trois lits dont un bon et deux très mauvais ; deux chambres assez gaies, un assez grand nombre de bouquins et deux divans avec quelques pipes turques et autres. Je pense que je me mettrai en route pour je ne sais pas encore où vers le commencement de juillet. Avant de partir, je vous préviendrai, et si entre mon départ et l’époque de mon retour le cœur vous en dit, vous n’aurez qu’à écrire à ma soubrette pour qu’on vous tienne l’appartement prêt. Si cela pouvait vous décider, je vous envoie par M. Senior le portrait du maître de la maison actuel à qui vous aurez affaire pendant mon absence, et que je vous recommande d’une manière toute particulière. M. Senior vous remettra aussi un livre qui vous amusera je pense, bien qu’un peu méchant, je n’ose dire parce qu’un peu méchant. Je suis très malade, et je crois que je vais bientôt priver le soleil de ma présence. En outre, j’ai les blue devils en permanence et man delights me not nor woman neither. Lady *** est ici, qui me paraît un peu plus cross qu’elle n’était il y a quelques années, et lady *** toujours plus charmante. Nous avons encore une grande quantité d’étrangers et de provinciaux. Je viens de faire ma cour à une dame espagnole arrivée avec trois filles (dont une nièce, dirait un Irlandais). Cela fait huit yeux dont chacun en vaut une demi-douzaine. Le mal c’est qu’une de ces jolies personnes, qui vient à Paris pour un mal de gorge, se trouve être poitrinaire au dernier degré, à ce que me dit le médecin à qui je les ai recommandées. Elles parlent horriblement le français, et le médecin, qui ne sait guère s’en faire entendre, me charge de dire à la mère que sa fille n’a que quelques mois à vivre. Comment trouvez-vous la commission ? Je crois qu’on n’est jamais malade de la poitrine en Espagne, mais bien du cœur, viscère inconnu ou racorni au nord des Pyrénées. J’ai dans mes tablettes plusieurs cas lamentables de pareilles maladies, entre autres celui de deux personnes qui s’aimaient et qui sont mortes à huit jours d’intervalle. Ce qui vous surprendra beaucoup, c’est que ce n’était pas un mari et une femme, ou pour mieux dire, c’était un mari marié à une autre femme et une femme mariée à un autre mari. Ils avaient l’indignité de s’aimer malgré leur position, aussi ont-ils été bien punis.