Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/75

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demeure une heure entière, faisant passer en revue à Bonaparte un grand nombre d’affaires importantes à terminer, et quand le travail fut fini : « A présent, dit-il en souriant, je vais vous faire un grand plaisir ; le traité est signé, et le voilà. » Bonaparte demeura stupéfait de cette manière de l’annoncer. « Et comment, demanda-t-il, ne me l’avez-vous pas dit tout de suite ? — Ah ! lui répondit M. de Talleyrand, parce que vous ne m’auriez plus écouté sur tout le reste ; quand vous êtes heureux, vous n’êtes pas abordable. » Cette force dans le silence frappa le consul et ne le fâcha point, ajoutait M. de Talleyrand, parce qu’il conclut sur-le-champ à quel point il en pourrait tirer parti.

Un autre homme de cette cour, plus dévoué de cœur à Bonaparte, mais tout aussi complet dans les démonstrations d’admiration pour lui, fut le maréchal Berthier, prince de Wagram. Il avait fait la campagne d’Égypte, et là il s’était fortement attaché à son général. Il lui voua même une si grande amitié que Bonaparte ne put, quelque peu sensible qu’il fût à ce qui venait du cœur, s’empêcher d’y répondre quelquefois. Mais les sentimens entre eux demeurèrent fort inégaux, et devinrent pour le puissant une occasion d’exiger tous les dévoûmens qui viennent à la suite d’une sincère affection. Un jour M. de Talleyrand causait avec Bonaparte devenu empereur : « En vérité, lui disait celui-ci, je ne puis comprendre comment il a pu s’établir entre Berthier et moi une relation qui ait quelque apparence d’amitié. Je ne m’amuse guère aux sentimens inutiles, et Berthier est si médiocre que je ne sais pourquoi je m’amuserais à l’aimer ; et cependant, au fond, quand rien ne m’en détourne, je crois que je ne suis pas tout à fait sans quelque penchant pour lui. — Si vous l’aimez, répondit M. de Talleyrand, savez-vous pourquoi ? C’est qu’il croit en vous ! »

Toutes ces différentes anecdotes que j’écris à mesure que je me les rappelle, ce n’est que bien plus tard que je les ai sues, et lorsque mes relations plus intimes avec M. de Talleyrand m’ont dévoilé les principaux traits du caractère de Bonaparte. Dans les premières années, j’étais parfaitement trompée sur lui, et très heureuse de l’être. Je lui trouvais de l’esprit, je le voyais assez disposé à réparer les torts passagers qu’il avait à l’égard de sa femme ; je considérais avec plaisir cette amitié de Berthier ; il caressait devant moi ce petit Napoléon qu’il semblait aimer ; je me le figurais accessible à des sentimens doux et naturels, et ma jeune imagination le parait à bon marché de toutes les qualités qu’elle avait besoin de lui trouver. Il est juste de dire aussi que l’excès du pouvoir l’a enivré, que ses passions se sont exaspérées par la facilité avec laquelle il a pu les satisfaire, et que jeune, et encore