Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/796

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ne lui fallut pas longtemps pour se raviser. Les gens qui n’ont pas de chemise ont quelquefois les terres les plus fertiles du monde, et il n’est pas plus difficile, quand on a la main longue, de prendre une terre qu’une chemise. Saïd-Pacha était d’une libéralité sans mesure ; il ne refusait aucune des concessions qu’on lui demandait ; il se lançait en aveugle dans toutes les entreprises qu’on lui proposait. Mais quand ces concessions ne rapportaient pas ce qu’on en attendait, quand ces entreprises échouaient, Saïd-Pacha devait payer tout ce qu’il fallait pour remplacer les profits absens. S’il refusait de le faire, les consuls étaient là pour l’y contraindre ! Personne n’ignore avec quelle imprudence, quelle légèreté, ceux-ci soutenaient parfois les fraudes les plus audacieuses. Hélas ! quelques-uns d’entre eux ne se contentaient même pas de les soutenir, ils y prenaient part. Abbas-Pacha avait, dit-on, un moyen infaillible de se débarrasser des consuls dont les instances ou les menaces devenaient trop vives : il appelait doucement, au plus fort de la discussion, une panthère apprivoisée cachée sous un meuble de son salon, et cet argument diplomatique ne manquait jamais son effet. Saïd-Pacha, plus doux, cédait toujours. Un jour un consul, qui ne cessait de lui susciter des affaires pénibles, entrait chez lui en se découvrant : « Remettez votre chapeau ! remettez votre chapeau ! » s’écrie le vice-roi avec un air d’effroi violent. — Le consul étonné demande pourquoi le vice-roi veut l’obliger à mettre son chapeau dans un salon : « Ne voyez-vous pas, réplique Saïd-Pacha, qu’il y a un courant d’air ici ? Et si vous alliez vous enrhumer, vous me feriez certainement un procès. » Une partie de la dette flottante actuelle de l’Égypte provient d’affaires qui ne supportent pas le moindre examen judiciaire. Alexandrie tout entière s’est occupée l’hiver dernier d’un procès qui passionnait très vivement l’opinion. Il s’agissait des héritiers d’un ancien familier de Saïd-Pacha, lesquels réclamaient du gouvernement je ne sais combien de millions pour des terres qui avaient été concédées par l’ancien vice-roi à des conditions dont aucune n’avait été remplie. La cour d’appel a réduit ces millions à 50,000 francs. Combien de créances égyptiennes, passées au même crible, en sortiraient également diminuées !

Ce qui a permis aux Européens de pulluler sur le sol de l’Égypte, c’est le régime particulier qui les protège dans cette terre promise de la spéculation. Il est clair que des hommes d’affaires et des banquiers ne peuvent que se réjouir d’être en présence d’un gouvernement prodigue jusqu’à la folie. Plus le gouvernement se ruine, plus ils s’enrichissent. La seule chose qui les déciderait à regretter cette ruine, ce serait d’être astreints aux charges publiques, et, par conséquent, d’être obligés de payer leur part des dettes contractées par le souverain. Mais, grâce aux capitulations, les