Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/839

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conférences de philologie, d’histoire, d’archéologie. Ici encore, c’est l’élève qui travaille, et le maître ne doit que diriger. Comme à l’École normale et à l’École des chartes, on n’y reçoit pas la science toute faite, mais on y apprend surtout comment la science se fait. Nous devons ajouter encore qu’il existe quelque chose d’analogue dans toutes nos bonnes facultés de province. Elles ont aussi leurs conférences réservées, qui ressemblent fort aux séminaires allemands. A la faculté de Strasbourg, dès 1865, plusieurs professeurs avaient remplacé une partie de leurs cours publics par des réunions plus intimes, et autour d’eux travaillaient quelques élèves qui sont devenus maîtres à leur tour. On faisait de même à Nancy, et aujourd’hui vous trouvez des conférences semblables à Lyon, à Bordeaux, à Caen, à Douai, ailleurs encore. Ce sont là nos séminaires. L’amour de la science et des fortes études n’a jamais manqué en France. L’érudition n’y est pas chose nouvelle, et il n’a pas été nécessaire de l’importer de l’étranger. Il serait également faux de soutenir que l’Allemagne nous a emprunté nos conférences, ou que nous avons à lui emprunter ses séminaires. Ce qui est juste et vrai, c’est que les deux pays se sont rencontrés pour établir ce mode nouveau d’enseignement. Un tel accord fait présumer que l’innovation est heureuse, qu’elle dérive d’un bon principe, et qu’elle sera féconde. Il y a là, si l’on y songe, toute une révolution en matière de pédagogie, et peut-être n’est-ce pas l’une des moindres révolutions de notre siècle. Le cours public, l’enseignement ex cathedra, la parole du maître, voilà ce que l’on connaissait autrefois ; c’est, en matière d’enseignement, l’ancien régime. Le séminaire ou la conférence, c’est-à-dire le travail individuel, l’effort de l’esprit, et par conséquent son indépendance, voilà ce qui est de notre époque, et peut-être est-il permis de prédire que l’avenir est là. Non qu’il s’agisse de détruire les cours publics. Les véritables révolutions ne consistent pas à détruire, mais à fonder. Supprimer l’enseignement sérieux et élevé des facultés pour le remplacer par des écoles étroites serait une entreprise bien périlleuse, et ces écoles elles-mêmes pourraient y périr avec tout le reste. Les deux méthodes ont du bon ; au lieu d’établir entre elles un antagonisme et une sorte de ridicule concurrence, il faut s’appliquer à les unir et à les concilier. Le cours sans la conférence peut devenir superficiel et vide ; la conférence sans le cours, c’est-à-dire l’exercice pratique sans l’enseignement large et élevé du maître, pourrait devenir une école d’impuissance. C’est l’association des deux choses qui est excellente et féconde, et l’Allemagne en ce point nous donne l’exemple.


FUSTEL DE COULANGES.