Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/907

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prolongé dans le Midi. Je me trouvai donc seul à la maison, en tête à-tête avec la femme de charge. Ce fut le plus affreux temps de ma vie. Combien je regrettai alors de n’avoir pas épousé ma cousine ! Il me semblait que nous aurions fait un couple mieux assorti que M. et Mme Forbes. De temps à autre, je recevais une lettre d’elle ; jamais, en écrivant, il ne lui échappa une plainte, mais jamais non plus elle ne me dit : — Je suis heureuse. — Elle parlait avec éloge de son mari, vantait son installation, s’étendait sur le bien-être dont elle était entourée... d’elle-même, pas un mot. Le texte habituel de ses lettres était l’intéressante personnalité d’Arthur, le petit garçon de M. Forbes. Elle se complaisait à raconter ses faits et gestes, à répéter ses moindres propos ; je fus bientôt forcé de conclure qu’une jeune femme uniquement occupée comme elle l’était de l’enfant de son mari ne pouvait être une femme heureuse. J’avais été engagé une fois pour toutes à aller les voir, et, bien que Jane ne m’eût jamais rappelé l’invitation, je résolus de me mettre en route pour les Aulnes. J’éprouvais le besoin de me distraire, sans compter que je voulais me rendre compte de ce qui manquait au bonheur de ma cousine. Je dois déclarer que, si peu attendu que je fusse, je reçus de M. Forbes l’accueil le plus cordial.

— Combien Jane va être contente de vous voir ! me dit-il au débotté. Elle est sortie avec le petit.

Jane ne tarda pas à rentrer, tenant par la main un enfant à l’air espiègle et maladif, le fameux Arthur qui faisait les frais de ses lettres. Elle rougit en m’apercevant et ne parut pas du tout transportée de joie comme l’avait annoncé son mari. L’avouerai-je ? on aurait pu croire, au contraire, que ma visite la dérangeait. Elle balbutia un bonjour insignifiant et puis n’eut plus d’autre souci que d’éviter un entretien avec moi. Je réussis pourtant à l’attraper sur l’escalier :

— Eh bien , Jane, es-tu heureuse ? lui glissai-je à l’oreille.

— Tout à fait heureuse, répondit-elle d’un air léger. N’est-ce pas que les Aulnes sont charmans ? — Et elle m’échappa.

Oui, les Aulnes étaient une charmante résidence : une vieille maison du plus grand air, spacieuse et bien distribuée, au milieu d’un gai jardin anglais, entouré lui-même d’une futaie d’arbres séculaires. Certes, la maîtresse de cette belle résidence, la femme de cet homme aimable, avait bien des conditions de bonheur ; pourtant, quoi qu’elle eût dit, elle n’était pas heureuse, je m’en aperçus tout d’abord. Jane avait pâli et maigri ; elle paraissait triste ; M. Forbes non plus n’avait pas l’air d’un homme satisfait de son sort. Je n’aimais pas les plis qu’un si court espace de temps avait suffi à creuser sur son visage. Il se montrait bon et prévenant à