Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/924

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répondît bien à ses pensées. L’histoire des guerres de religion en France, en Angleterre, en Allemagne l’eût séduit ; il y eût trouvé, et en grand nombre, de ces figures étranges, terribles, qu’il apprit à peindre d’une touche si large et si ferme ; mais dans cette histoire émouvante, il vit partout vaincue la cause dont il voulait le triomphe ; enfin ses yeux se tournèrent sur la Hollande, et il poussa son « Eurêka ! » Dès que l’idée d’écrire l’histoire de la lutte des Pays-Bas contre l’Espagne entra dans son esprit, il en fut pour ainsi dire possédé ; désormais sa vie avait un but ; il ne pouvait plus songer à écrire autre chose. Il se jura de ne plus se donner en monnaie à des libraires, mais de garder comme un avare ce lingot où son imagination frappait d’avance les profils de Philippe II, de Maurice de Nassau, de Barneveld.

A ce moment de sa vie, quand enfin il avait pris son parti, on peut imaginer quelle fut son émotion quand la nouvelle lui parvint tout à coup que Prescott, l’auteur du Règne de Ferdinand et d’Isabelle, l’auteur de la Conquête du Mexique, avait l’intention d’écrire une Histoire de Philippe II, qu’il avait rassemblé déjà ses notes sur ce sujet. Si le sujet que Motley avait en vue n’était pas tout à fait le même, il y touchait par tous les points. Motley raconta plus tard ce qui se passa à cette occasion. En apprenant à Rome, le 26 février 1859, la mort de M. Prescott, il écrivit une longue lettre à son ami M. William Amory de Boston, qui était le beau-frère de Prescott. Il raconte dans cette lettre comment, douze ans auparavant, il fut informé que Prescott projetait d’écrire le règne de Philippe II. Il peint l’état de découragement où le jeta cette révélation. « Il me sembla que je n’avais rien à faire qu’à abandonner un rêve chéri et à renoncer au métier d’écrivain ; car je ne m’étais pas dit que j’écrirais une histoire, et je n’avais pas été chercher mon sujet. C’était mon sujet qui m’avait pris, qui m’avait attiré et qui m’avait absorbé en lui. Il me semblait nécessaire d’écrire le livre auquel j’avais tant pensé, même au risque de le voir mourir aussitôt imprimé, et je ne me sentais aucune inclination à en écrire un autre. » Quand la pensée lui fut venue qu’il allait marcher sur les brisées de Prescott, il éprouva de véritables angoisses ; enfin il se résolut à lui confier ses projets et à lui exposer son embarras. « Je ne le connaissais que fort peu à cette époque. J’étais comparativement un jeune homme et je n’avais droit qu’aux témoignages de cette courtoisie banale que Prescott ne refusait à personne. Mais il me reçut avec une sympathie si franche et si généreuse, avec une ouverture si cordiale, que depuis cette heure j’éprouvai pour lui de l’affection personnelle. Je me souviens de l’entrevue comme si c’était hier. C’était dans la maison de son père, dans sa bibliothèque, qui donnait sur le jardin. » Prescott encouragea Motley dans ses projets ;