Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/221

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chose doivent certainement plus à leurs contemporains que les hommes d’autrefois. Pour bien juger l’effort scientifique de ce siècle, il faut le juger d’après son œuvre plus que d’après ses hommes. Les congrès contribueront encore à rendre l’œuvre scientifique plus impersonnelle. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Il est assez difficile d’en décider ; mais, quoi qu’il en soit, cette tendance à la démocratie scientifique ne peut guère être arrêtée, et très probablement elle ne fera que s’accentuer avec le développement des sociétés savantes, des recueils périodiques, des congrès internationaux ou nationaux.

Ces congrès ont un autre avantage, c’est qu’ils permettent dans une certaine mesure de comparer l’état scientifique de notre pays à celui des autres. Or, au congrès d’Amsterdam comme aux congrès précédens, la science française a tenu la place qu’elle doit occuper. D’abord la langue officielle de ces congrès a toujours été le français. Il importe que cette grande influence de la langue ne se perde pas, car une langue est le véhicule des idées, et la domination de la langue française entraîne la domination des idées françaises. Ceux qui ont craint d’aller à Amsterdam parce que des Allemands devaient s’y trouver ont été animés d’un patriotisme, sincère sans doute, mais étroit et dangereux. L’abstention des Français en effet aurait eu pour résultat d’assurer à la langue allemande une prédominance qu’elle n’a pas eue. Au contraire, comme les Français étaient très nombreux, comme il y avait beaucoup d’Italiens, de Belges, de Suisses, et comme tous les savans hollandais parlent le français avec facilité, il y a été parlé en somme beaucoup plus français qu’allemand. Espérons qu’il en sera toujours ainsi, et, si cette chimère d’une langue universelle ne peut pas être réalisée, tâchons au moins que la langue française soit la langue scientifique, comme elle est déjà la langue diplomatique.

Il ne faut cependant pas se faire d’illusions. Il y a en Allemagne beaucoup plus de savans qu’en France. Si nulle part, dans le monde entier, il n’est de ville produisant autant pour la science que Paris (tout le monde le reconnaît), cependant, si on réunissait tous les travaux publiés en Allemagne, ou au moins dans les pays parlant allemand, depuis Berne et Zurich jusqu’à Dorpat et Vienne, on arriverait peut-être à une somme de travaux supérieure à la somme des travaux produits en langue française. Aussi faut-il un effort vigoureux pour développer l’enseignement supérieur en France. Certes l’institution de laboratoires, de facultés, d’universités, est coûteuse, mais l’argent consacré à de telles œuvres fait la gloire d’un pays. On a fait beaucoup pour l’instruction primaire, Dieu nous garde de nous en plaindre ! mais enfin ce n’est pas l’éducation des petits enfans qui fait faire les grandes découvertes et les belles œuvres. Cent mille marmots sachant épeler l’alphabet font moins pour la gloire de la France que l’œuvre de Lavoisier, de Bichat et de Cuvier.


CHARLES RICHET.