Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/278

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


est sensible à tous ces vœux. Elle goûte fort le conseil de l’Angleterre ; elle ne refuse pas le bonheur et la prospérité qu’on lui offre ; mais le vœu qui lui va le plus au cœur, c’est celui qu’on fait pour sa force. C’est qu’en effet, dans cette Europe qui veut sincèrement la paix, mais qui est armée jusqu’aux dents pour la défendre sans doute, il ne suffit pas d’être sage pour être heureux et prospère : il faut être fort. La France travaille de toutes façons à l’être en développant son commerce, en perfectionnant son industrie, en réformant ses écoles, en réorganisant son armée. Elle se souvient des exemples qui lui ont été donnés par les grandes nations de l’Europe, par la Prusse après Iéna, par la Russie après Sébastopol, par l’Autriche après Sadowa. Elle veut, elle aussi, se recueillir et réparer ses forces, sans trop s’occuper des affaires d’autrui. Le temps n’est plus des beaux rêves philanthropiques de paix perpétuelle, de désarmement universel, de milices nationales suffisant partout à la défense nationale, dans les états unis d’Europe. Notre France veut être un peuple de soldats comme l’Allemagne, de vrais soldats qui prennent le fusil dès l’école et ne le quittent que quand l’âge le fait tomber de leurs mains, qui passent cinq ans au régiment pour se former à ce rude métier, qui s’y entretiennent dans la réserve et dans l’armée territoriale, par des exercices militaires sérieux et fréquens dans les camps et dans les réunions régionales, sous une discipline inflexible et sous le commandement de généraux, d’officiers, de sous-officiers qui aiment leur noble métier ; un peuple toujours prêt à quitter la charrue, l’atelier, l’usine, le comptoir, la boutique, le cabinet, la chaire, pour défendre son territoire ou son honneur, toujours prêt à y rentrer pour reprendre les travaux et les œuvres de la paix ; en sorte qu’au jour du danger, l’étranger ne trouve dans ce pays régénéré et discipliné qu’un immense camp de guerre de plusieurs millions d’hommes, comme en Allemagne. Quand cette œuvre sera accomplie, si l’Europe veut désarmer, la France sera la première à prendre l’initiative. Elle veut de plus être un peuple de frères qui ne connaissent point d’ennemi dans la commune patrie, et qui, au jour du combat, s’il revient jamais, se retrouvent tous unis et serrés les uns contre les autres pour résister à une nouvelle entreprise de la politique de fer et de sang. Il faudra bien que sa volonté soit respectée des partis qui couvrent sa voix en ce moment, et qu’ils lui donnent enfin cette paix intérieure sans laquelle notre patrie ne peut être vraiment forte, heureuse et prospère. Alors elle reprendra sa place dans les conseils de l’Europe, où les alliances ne lui manqueront pas.


E. VACHEROT.