Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/435

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au gré de son ambition, est peut-être la plus importante de toutes, car elle est la clé de voûte de l’édifice social. Sans l’art de gouverner les hommes et de les maintenir en paix, que deviendraient les recherches pour améliorer leur bien-être matériel et élever leur niveau moral ? L’économie politique est plus qu’aucune autre dans la dépendance de la politique, précisément parce qu’elle s’occupe de ce bien-être. Avant de savoir comment on peut enrichir les sociétés, il faut apprendre d’abord comment on les fait vivre. Voilà ce qu’on n’a pas toujours parfaitement compris et pourquoi l’économie politique s’est quelquefois égarée dans des discussions oiseuses. M. Thiers, dans un accès de mauvaise humeur, lui a dénié un beau jour le nom de science, et a déclaré que c’était de la littérature ennuyeuse : le mot était dur et nullement justifié. S’il a trouvé de l’écho, c’est, je le répète, parce que l’économie politique ne tient pas assez souvent compte des nécessités de la politique ; c’est comme la branche d’un arbre qu’on aurait la prétention de faire vivre en dehors du tronc auquel elle se rattache ; elle ne tarderait pas à sécher et à périr. Si l’économie politique n’a pas toute l’autorité qu’elle devrait avoir, ce n’est pas parce qu’elle est une littérature ennuyeuse, ainsi que le dit M. Thiers ; elle est ennuyeuse comme toutes les sciences lorsqu’elle est mal exposée, et elle peut être intéressante quand c’est un écrivain habile qui tient la plume. Les œuvres de Bastiat et celles de beaucoup d’autres en sont la preuve ; ce n’est pas non plus parce que les principes en sont faux, personne ne les conteste au fond ; c’est tout simplement parce qu’on veut leur donner une rigueur inflexible, absolue, qui n’appartient qu’aux sciences mathématiques, et alors on les voit se heurter contre les faits et la pratique générale. Le duc de Broglie a eu raison de dire que c’était une science expérimentale, et encore l’expérience n’est-elle jamais absolue et varie-t-elle suivant les temps et les circonstances. L’expérience d’il y a cent ans peut n’avoir plus d’autorité aujourd’hui. Qui oserait soutenir, par exemple, que les questions de monnaie et de crédit se présentent encore maintenant comme il y a un siècle ? Mais, dira-t-on, si l’économie politique est ainsi réduite à n’être qu’un accessoire de la politique, il suffira de connaître celle-ci et on n’aura pas besoin d’autre chose. C’est une erreur. Les deux sciences vivent à côté l’une de l’autre et se prêtent un mutuel appui. L’une apprend à gouverner les hommes, à assurer leur tranquillité et reste ou doit rester dans cette haute sphère ; l’autre descend un peu plus bas et enseigne à les satisfaire au point de vue matériel. N’est-ce donc rien que de démêler les lois qui président à la formation et à la distribution de la richesse, que d’indiquer les règles à suivre en fait d’impôts et d’emprunts, et de montrer quelles sont les choses que l’état doit laisser à l’initiative