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joué. Il n’y comprit jamais rien et garda ses illusions jusqu’au bout.


III

Il est temps de conclure et de résumer, au terme de cette étude, les impressions que nous ont laissées les œuvres inédites de Diderot. Sont-elles de nature à modifier de quelque façon notre jugement sur l’écrivain ou sur le philosophe ? Je dirais volontiers qu’elles le complètent en l’étendant et le précisant. Elles confirment assurément l’idée que nous avions déjà de Diderot écrivain. Plusieurs de ces fragmens nous mettent sous les yeux les idées à mesure qu’elles naissent, qu’elles jaillissent plutôt de ce puits sans fond, comme l’appelait Grimm, et qu’elles s’étalent dans leur désordre natif, sans que l’auteur fasse le moindre effort pour les diriger et les organiser. On nous dira que la plupart de ces fragmens sont des recueils de notes, soit. Mais y a-t-il un signe certain auquel on puisse, chez Diderot, distinguer les matériaux bruts de l’ouvrage lui-même ? A-t-il jamais fait autre chose que des ébauches en toute chose ? Certes, il a des parties du bon écrivain, parfois même du grand écrivain ; il n’est cependant ni l’un ni l’autre. Il y a chez lui mouvement, éclat, imagination, chaleur. Mais il arrive rarement que ces belles qualités se soutiennent. Au milieu d’une page éloquente, voici un mot impropre, une image discordante, une note fausse dans l’harmonie qui commençait à s’emparer de vous. Tout ce que donnent seuls le travail et la réflexion fait défaut, la propriété constante des termes, la mesure, la proportion, il faut bien dire aussi le goût. La déclamation arrive vite dans ces pages ardentes et précipitées que la passion dicte, que la raison ne surveille pas. L’émotion, livrée à elle-même, s’exalte en s’exprimant, l’écrivain qui s’y abandonne croit ressentir plus qu’il n’éprouve en réalité. Il est sincère au moment où il écrit, mais c’est d’une sincérité d’imagination que le lecteur reconnaît bien et qui, refroidie pour lui, produit je ne sais quel irrésistible soupçon d’un jeu ou d’un rôle qui le tient en garde et l’avertit.

Une curieuse expérience, que nous avons faite souvent au courant de cette étude, est de citer Diderot. On peut, certes, rassembler au hasard de ses pages une foule de traits heureux, d’agréables récits, des tableaux ravissans, des raisonnemens revêtus d’éloquence, des inspirations de verve ou d’ironie qui donnent la plus haute idée de la vigueur et de l’élan de cette intelligence, de ses ressources merveilleuses d’esprit. Je porte un défi à l’admirateur le plus passionné de pouvoir citer une page entière sans quelque