Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/171

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grillages des fenêtres. Dans la demeure du bey, il y a fête au harem ; à travers les grilles des fenêtres, on aperçoit de jolis visages curieux, des yeux noirs brillans, et l’on entend des chansons, des éclats de rire, des sons de guitare et de flûte. La cour de la maison est pleine de tumulte ; les domestiques du bey égorgent des chevreaux, des moutons, et montrent aux étrangers les peaux toutes fraîches, entassées dans un coin, pour qu’ils jugent de la magnificence de la fête.

Dans la soirée nous apprenons, par un Grec venu de Bouldour, une douloureuse nouvelle : celle de la mort de MM. Moulin et Abbot, consuls de France et d’Allemagne à Salonique, assassinés dans une des mosquées de la ville. Il nous est difficile, au milieu des récits contradictoires et des commentaires passionnés, de connaître la vérité sur ce triste épisode ; aussi nous prenons le parti de modifier notre itinéraire et de gagner le littoral, où nous trouverons dans la plus prochaine résidence consulaire, à Adalia, des renseignemens précis et des journaux européens. Les Grecs de Téfény sont vivement émus de cet outrage fait à deux puissances européennes ; et avec leur rapidité d’imagination, ils en mesurent déjà les conséquences extrêmes. Ils redoutent un massacre général des chrétiens en Anatolie et une explosion du fanatisme musulman. Les précautions prises par les autorités turques leur paraissent illusoires. Le moutésarif de Bouldour a bien adressé à tous les kaïmacams de son sandjak une lettre officielle, pour leur recommander de protéger les étrangers et les chrétiens ; que peuvent ces sortes de circulaires vagues et banales sur des esprits déjà excités, convaincus que l’islamisme est menacé par l’Europe, et que la guerre sainte va commencer ? Le caractère lourd et fermé des Osmanlis prête à toutes les surprises. Tranquilles aujourd’hui en apparence, qui sait ce qu’ils seront demain ?

Telles sont les réflexions auxquelles se livrent plusieurs Grecs de la région, réunis chez notre hôte, négociant d’Isbarta, qui possède un comptoir à Téfény. Cependant arrivent les invités grecs du bey Méhémet ; ils viennent terminer la fête chez notre hôte, et y boire le vin et le raki que le bey, musulman rigide, n’a pas fait servir chez lui au repas du soir. La fête se continue chez le Grec d’Isbarta, et, grâce à la mobilité du caractère hellénique, les assistans ont bientôt oublié leurs inquiétudes. On a fait venir de Bouldour une tsigane pour égayer la fête ; cette fille, vêtue du costume anatolien, les cheveux coupés court sur les tempes et tressés par derrière en minces cordelettes, verse le raki à la ronde aux Grecs assemblés dans une salle basse. Tous les invités sont bientôt ivres, et la fête dégénère en orgie. Le lendemain matin, quand nous voulons prendre congé de. notre hôte, nous le trouvons étendu au milieu