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est-ce la honte de laisser entrevoir la misère de sa garde-robe ? Non, il ne songe qu’à dissimuler la présence en ce lieu de livres dont le seul aspect suffirait à détruire sa bonne réputation ; si l’on savait que Reb Herschel lit des livres de philosophie, quel scandale ! Mais pendant les heures silencieuses de la nuit, quand tout repose, le jeune homme, sûr de n’être point surpris, tire avec précaution le coffre de sa cachette, détache le cadenas, et, s’emparant d’un gros bouquin, regagne son gîte avec cette proie, comme le renard sa tanière. Les bouts de chandelle, accumulés dans la paillasse, se consument l’un après l’autre, et Reb Herschel lit toujours, blotti entre ses draps, sans se douter seulement de la fuite des heures ; il tressaille toutefois aussitôt que le moindre bruit vient frapper son oreille, cache le livre, abrite la lumière de sa main et pâlit comme un criminel qui dissimule quelque forfait. Bien des nuits se sont passées de la sorte, bien des fois le jeune homme a sacrifié son sommeil à ses études mystérieuses ; il en est récompensé par la conquête de connaissances nouvelles, confuses sans doute, mais variées. Sans préparation, sans guide, sans système, il a tout dévoré, tout absorbé, pêle-mêle, science, histoire, métaphysique... Oui, il a pillé un peu partout à la dérobée, comme s’il était en effet le voleur qui s’approprie le fruit défendu, ou le conspirateur qui ourdit un complot dans l’ombre. Bien innocens sont le complot et Je pillage, et cependant si quelqu’un, à la lumière du jour, l’abordait un de ces livres à la main en lui demandant : — Connais-tu cela ? — Reb Herschel reculerait épouvanté comme devant la preuve d’un crime, car le peuple juif exige d’un vrai talmudiste la connaissance unique, exclusive du Talmud ; c’est au Talmud, et rien qu’à lui, que le talmudiste digne de ce riom doit vouer son esprit, son temps, ses pensées, ses méditations ; il ne lui est pas permis de sortir un seul instant de ces catacombes où les ancêtres ont accumulé les trésors de leur sagesse. Et ce texte vénéré, les fils ont pour devoir de l’enlacer sans cesse d’un réseau de commentaires serrés, comme on enlace une momie dans les liens de ses bandelettes multipliées.

II.

La salle où se pressent les buveurs et le temple-école ne sont pas toute l’auberge ; il y a deux autres chambres encore consacrées à la famille du rendar et parfois à l’étranger qui passe. Le mobilier qu’elles renferment témoigne que ses propriétaires ont jadis connu des jours meilleurs ; nous y voyons une petite armoire vitrée, emprisonnant quelques cristaux, un peu de porcelaine et d’argenterie, des plateaux coloriés et d’autres brillantes bagatelles ; sur