Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/238

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difficile de le conduire dans cette voie et c’est lui qu’on attend à l’œuvre.

Cette année, qui finit au milieu des soucis d’une crise de pouvoir, elle a été, à dire vrai, laborieuse pour l’Europe elle-même, pour la plupart des pays du continent comme pour la France, et en fin de compte, avant de s’en aller dans le passé, elle laisse pour tout le monde bien des nuages lents à se dissiper, bien des questions obscures. Ces questions sont de toute sorte : elles tiennent, si l’on veut, à une situation générale, elles tiennent aussi à ces complications particulières dont les plus puissans états ne peuvent se défendre dans leur vie intérieure.

La paix, il est vrai, a été maintenue entre les nations de l’Occident, elle a été le bienfait et l’honneur de cette année qui passe. Elle a le malheur de n’être qu’un fait sans garantie, de ne reposer sur aucun principe d’ordre universel, et sans aller jusqu’à accepter les pronostics pessimistes de M. le ministre de la guerre de Belgique, qui, pour avoir son contingent militaire, annonçait récemment de prochains conflits, on peut dire que ce qui existe est assez précaire. C’est la paix d’un continent troublé qui a de la peine à reprendre son équilibre, une paix qui dépend forcément de mille circonstances, de bien des volontés mystérieuses, surtout de ce qui se passe dans la tête de ce puissant ermite de Varzin à qui l’on peut bien appliquer ce qu’on disait du cardinal de Richelieu lorsqu’il allait à Rueil : « A qui va-t-il déclarer la guerre ? Quelle alliance va-t-il former ? » En un mot, cette situation européenne, telle qu’elle apparaît aujourd’hui, reste à la fois pacifique par un courant visible d’intérêts ou de désirs, et incertaine par tout ce qu’il y a de difficultés dans la reconstitution d’un état régulier à l’orient, dans l’incohérence des rapports publics à l’occident. Il faut pourtant s’accoutumer à ces conditions générales, qui sont peut-être inévitables après de grands troubles, qui ne sont pas d’ailleurs plus graves aujourd’hui qu’hier, et tout ce qu’on peut se proposer de mieux, c’est de les prolonger, de les fixer à demi, si on le peut, de faire sortir des incertitudes du moment un ordre de choses plus durable. Tout le monde y est plus ou moins intéressé. Ce n’est assurément pas la France qui peut être accusée de menacer la paix, elle est, elle sera pour longtemps encore trop occupée de sa propre réorganisation intérieure, et les autres états eux-mêmes ont assez de leurs affaires, de leurs embarras ou de leurs périls pour ne pas rechercher légèrement les aventures extérieures.

Est-ce qu’à ce moment où va commencer une année nouvelle, il y a un seul état, monarchie constitutionnelle, empire ou république, qui n’ait sa part de complications, de problèmes épineux ? L’Angleterre elle-même, la puissante et libre Angleterre reste plus qu’elle ne le croyait engagée dans cette entreprise de l’Afghanistan, où elle sent que tous ses intérêts indiens sont en jeu, et lord Beaconsfield, après avoir trop