Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/556

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avait le nez tourné à la fortune, » etc. [1], on voit sans peine d’où ces expressions sont tirées. Dans ce siècle, où la vie mondaine avait tant d’importance, les conversations des gens d’esprit enrichissaient la langue. C’est de là que venait cette foule de locutions vives, piquantes, que les curieux sont si heureux de retrouver dans les premières éditions du dictionnaire de l’Académie. A chaque révision nouvelle, l’Académie est forcée d’en exclure un grand nombre, qui sont devenues trop inusitées pour y rester. Elle le fait avec un grand regret, car elle sent bien que c’est une perte qui n’est pas réparée. Les gens sur lesquels on se réglait autrefois pour établir le bon usage des mots, et qui faisaient la langue, n’étaient pas très nombreux. Quand Mme de Sévigné disait : « toute la France », elle voulait parler d’un millier de personnes ; le reste ne comptait guère. C’était un monde restreint et lettré, où l’on parlait bien, sans pruderie, mais sans bassesse ; les mots ou les tours de phrases qui naissaient là, dans le feu des entretiens, passaient comme de plain pied dans la langue écrite, qu’ils renouvelaient sans cesse, et après un peu d’attente, pour les éprouver, prenaient place dans le dictionnaire. Les choses sont bien changées aujourd’hui ; « toute la France » est devenue beaucoup plus vaste, et surtout bien plus mêlée. Les salons n’existent plus ou n’ont aucune importance. L’autorité est passée à la foule ; c’est elle qui est en possession de créer les expressions nouvelles. Elle en fait tous les jours de fort pittoresques, mais qui, par malheur, sont aussi très grossières. Il est difficile de les admettre dans le dictionnaire des gens qui se respectent, et l’on est obligé de faire pour elles des dictionnaires spéciaux, où les curieux vont les chercher. Quand l’édition de M. de Boislisle sera terminée et que, selon l’usage adopté pour les Grands Écrivains de la France, on l’aura fait suivre d’un lexique de Saint-Simon, on comprendra mieux le profit que trouvait notre langue à se tenir toujours en contact avec un monde distingué, et comment ces rapports assidus ajoutaient toujours à sa richesse sans en altérer l’esprit. Je prévois le plaisir qu’éprouveront les lettrés, les connaisseurs, les amis du beau langage, à retrouver là ces façons de parler si familières, quelquefois même si audacieuses, mais toujours si françaises, si vraies, si vivantes, qui peignent les choses et les personnes « en coups de langue irréparables et ineffaçables, » et qui peuvent nous donnent une idée de la conversation des gens d’esprit pendant le grand siècle.

Malheureusement, c’est un plaisir qui se fera longtemps attendre.

  1. Quand Mlle Choin commença à prendre de l’importance dans la petite cour de Monseigneur, le maréchal de Luxembourg qui s’en aperçut un des premiers, eut l’adresse de prévenir les autres dans ses bonnes grâces et prit le meilleur de sa faveur. Saint-Simon dit tout cela en deux mots : « Luxembourg, qui avait le nez bon, l’écuma. »