Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/598

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qu’il avait consenti, demandait une autre pièce, ou un autre comédien, et cela, le matin même du jour où il fallait les lui procurer. Il n’écoutait jamais une observation ; le plus souvent il en eût pris quelque humeur ; et la chance la plus satisfaisante était qu’il dit, en souriant : « Bah ! avec un peu de peine, vous en viendrez à bout. Je le veux, c’est à vous de trouver le moyen de le faire. » Dès que l’empereur avait proféré cet irrévocable Je le veux, il se répétait en écho dans tout le palais. Duroc, Savary surtout, le prononçaient du même ton que lui ; M. de Rémusat le répétait à tous les comédiens étourdis des efforts de mémoire ou du dérangement subit auxquels on les soumettait. Les courriers partaient pour aller chercher à toute bride les hommes ou les choses nécessaires. La journée se passait en sottes agitations, dans la crainte qu’un accident, ou une maladie, ou quelque circonstance imprévue ne s’opposassent à l’exécution de l’ordre donné, et mon mari, venant chercher dans ma chambre un moment de repos, soupirait un peu, en pensant qu’un homme raisonnable se voyait forcé d’user sa patience et les combinaisons de son esprit à de telles pauvretés, devenues importantes par les suites qu’elles pouvaient avoir. Il faut avoir vécu dans les cours pour savoir à quel point les plus petites choses prennent de la gravité, et combien le mécontentement du maître, même quand il porte sur des niaiseries, est désagréable à subir. Les rois sont assez sujets à le témoigner devant tout le monde, et il est insupportable de recevoir une plainte ou une brusquerie en présence de tant de gens auxquels on sert de spectacle. Bonaparte, plus roi que qui que ce soit, grondait durement, souvent hors de propos, humiliant son monde, menaçant pour un motif léger. La crainte qu’il excitait était communicative, et le bruit de quelques-unes de ses paroles dures avait un long retentissement. Enfin, lorsqu’à grand’peine on était parvenu à le contenter, il ne faut pas croire qu’il témoignât jamais cette satisfaction. Son silence était alors son plus beau, et ce dont il fallait s’arranger. Il arrivait au spectacle souvent préoccupé, irrité de la lecture de quelque journal anglais, ou seulement fatigué de la chasse ; il rêvait, ou s’endormait. On n’applaudissait point devant lui ; la représentation, silencieuse, était extrêmement froide. La cour s’ennuyait mortellement de ces éternelles tragédies ; les jeunes femmes s’y endormaient ; on quittait le spectacle triste et mécontent. L’empereur s’apercevait de cette impression ; il en prenait de l’humeur, s’attaquait à son premier chambellan, blâmait les acteurs, aurait voulu qu’on en trouvât d’autres, quoiqu’il eût les meilleurs, et ordonnait quelques autres représentations pour les jours suivans, qui éprouvaient à peu près le même sort. Il était bien rare qu’il en fût autrement, et il faut en convenir, c’était chose vraiment