Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/669

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tant de ressorts, sacrés et profanes, obéissant à une impulsion cachée et servant la même ambition, les prétextes les plus spécieux couvrant la perversité des moyens, l’église complice de l’émeute et de l’assassinat, les prédicateurs et les pamphlétaires soudoyés, toute cette vaste conspiration savamment ourdie, soutenue avec ténacité, touchant enfin à la victoire et se démasquant parle scandale de son succès, a Quelle pitié, messieurs, que nous ayons vu, ces jours passés, seize coquins de la ville de Paris faire vente au roy d’Espagne de la couronne de France, luy en donner l’investiture et lui en prester le premier hommage ! » Quand ce résumé des menées espagnoles a frappé les esprits, quand l’orateur les a conduits jusqu’au bord de l’abîme où la monarchie va sombrer, il s’adresse avec autant d’à-propos que d’énergie aux plus chers intérêts de ceux qui l’écoutent : il leur montre leur honneur perdu, par une indifférence qui sera taxée de complicité ou de lâcheté, leurs dignités, leurs fortunes, leurs vies même compromises ou menacées par le triomphe insolent de la faction d’Espagne, le parlement accablé sous les ruines de l’antique constitution du royaume. N’est-il pas temps de résister ? Qu’attendent-ils pour donner aux gens de bien le signal et l’encouragement de leur vertueuse résolution ? Souffriront-ils donc que tant de forfaits s’achèvent et qu’une poignée de misérables trafiquent de la couronne de France et de la nation française ? « Voilà, messieurs, l’estat où sont les affaires. Je voy vos visages pallir, et un murmure plein d’estonnement se lever parmi vous et non sans cause, car jamais il ne s’oüyt dire que si effrontément on se jouast de la fortune d’un si grand et si puissant royaume, si impudemment on mist vos vies et vos biens, vostre honneur, vostre liberté à l’enchère, comme on faict aujourd’huy. Et en quel lieu ? Au cœur de la France, au conspect des lois, à la veüe de ce sénat : afin que vous ne soyez pas seulement participans, mais coulpables de toutes les calamités qu’on ourdit à la France. Resveillez-vous donc, messieurs, et desployez aujourd’huy l’autorité des lois dont vous estes gardiens, car si ce mal peut recevoir quelque remède, vous seuls l’y pouvez apporter. Quand nous aurions oublié qui nous sommes, quand les vestemens que nous portons, les tapis sur lesquels nous siégeons ne nous rappelleroient point que nous sommes les dépositaires des lois et des droits de la couronne, si est-ce que le langage que nous parlons doit nous faire souvenir que nous sommes François. »

Encore une fois, n’est-ce pas là de l’éloquence ? Les qualités de la belle et forte prose oratoire ne brillent-elles pas, de toute évidence, dans ce discours de 1593 ? Presque partout la langue est à son point de maturité ; une forme nette et précise revêt une pensée