Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/774

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à la portée du peuple des idées toutes nouvelles pour lui ? Les termes mêmes du vocabulaire révolutionnaire lui sont souvent incompréhensibles, et s’il comprend les mots, les notions qu’expriment les mots lui échappent. « Qu’a-t-il dit dans son baragouin, ce Français ? » s’écrie, dans les Terres vierges de Tourguenef, un paysan qui vient d’être assailli de déclamations révolutionnaires. — « Je m’étais installée dans la campagne, près d’Oufa, écrit à l’un de ses complices une des condamnées de l’un des récens procès politiques ; mais j’ai dû quitter le pays, on m’y prenait pour une sorcière[1]. » Afin de faire accepter aux gens du peuple leurs brochures révolutionnaires, les nihilistes ont souvent été obligés de les leur présenter comme des livres de piété, ornés de maximes tirées de l’Écriture et décorés de reliures et de titres trompeurs. Si quelque paysan illettré conserve, grâce à ce saint déguisement, des volumes qui n’ont rien de chrétien, la plupart, bientôt détrompés, remettent les livres suspects à la police ou, comme ce témoin d’un des nombreux procès politiques, les déchirent eux-mêmes en faisant le signe de la croix.

Les paraboles ou apologues révolutionnaires composés exprès pour le peuple, tels que la fameuse histoire des Quatre Frères en voyage, ne sont pas toujours bien compris de ceux auxquels ils s’adressent et produisent parfois sur le naïf lecteur un tout autre effet que celui qu’en attendaient les auteurs. Voici à cet égard une anecdote qui ne manquerait pas de pendans. Un maître d’école de l’un des gouvernemens du centre, quelque peu libéral et démocrate, comme beaucoup de ses confrères, réunissait le soir les paysans pour leur faire une lecture. « Avec cette sorte de soirée littéraire, disait-il, je les amusais et les empêchais d’aller au cabaret. — Et que leur lisiez-vous ? lui demandait un propriétaire du voisinage. — Des histoires, par exemple les Deux Généraux dans une île. » Or cette nouvelle, qui, si je ne me trompe, est de Chtchédrine[2], sans être une composition révolutionnaire et prohibée, est un de ces récits à tendances dont la littérature russe est si riche. Deux généraux se réveillent dans une île sauvage, ils ne savent que devenir, lorsqu’ils aperçoivent un moujik endormi. « Allons, paresseux, lui crient-ils, que fais-tu là couché ? lève-toi et prépare-nous à dîner. » Le paysan obéit, attrape un lièvre, le fait cuire et leur sert à dîner. « Ah ! çà, disent les généraux, il n’y a pas de maison ici ? est-ce que nous allons vivre en plein air comme des sauvages ? Allons, imbécile (dourak), fais-nous une maison. » Et le paysan prend sa hache et construit une maison de bois. Bien que

  1. Procès jugés en décembre 1877.
  2. Pseudonyme de Soltykof.