Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/789

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costume même mettent plus d’intervalle entre les diverses conditions, cette sorte de déclassement social, même temporaire, doit assurément être plus pénible que partout ailleurs. Dans cette manière de faire de la propagande, de se mettre en contact direct avec l’homme du peuple, ne retrouvons-nous pas, au milieu de toutes les aberrations, l’instinct positif, le sens réaliste du Grand-Russe, qui, au lieu de rester à planer dans les nuageuses régions de la théorie, descend auprès de l’ouvrier et du paysan, dans l’usine ou l’atelier, dans l’école ou la maison commune[1]. L’esprit pratique du Russe se mêle d’une manière bizarre à ses excentricités théoriques, de même qu’une sorte d’idéalisme se greffe chez lui sur le naturalisme le plus décidé.

Rien peut-être de plus triste pour l’observateur que cette alliance, chez les jeunes gens des deux sexes, de qualités et de défauts opposés et presque également extrêmes, que cette mise au service de doctrines néfastes des plus hauts et généreux penchans du cœur humain. Quoi qu’il en soit, on ne saurait nier que le nihilisme, si répugnant dans ses principes, si insignifiant dans ses méthodes, si ridicule dans ses prétentions, si odieux dans ses attentats, révèle quelques-unes des qualités de l’esprit ou du caractère russes, et précisément de celles qu’on est souvent tenté de lui refuser. S’il met en plein jour quelques-uns des plus fâcheux côtés du tempérament national trop fréquemment enclin aux extrêmes, il en éclaire d’une lueur sinistre un des côtés les plus nobles et les moins apparens. Ce peuple, si souvent accusé de passivité et de torpeur intellectuelle, le nihilisme nous le montre capable d’énergie et d’initiative, capable d’enthousiasme sincère et agissant, capable enfin de dévoûment aux idées. À ce point de vue, j’oserai dire que ce triste phénomène fait honneur à la nation qui en souffre. En Russie, ce n’est point, comme ailleurs, la misère et l’ignorance, la cupidité et l’ambition qui sont les plus actifs fermens de l’esprit révolutionnaire, ce sont souvent des passions hautes et nobles dans leur point de départ. Les hommes qui se prétendent les apôtres de la fraternité et de la solidarité humaines savent au besoin participer aux travaux des petits et aux souffrances des pauvres, et ils n’ignorent point que, dans leur pays, la révolution n’est ni une carrière ni un jeu où l’ambition ait tout à gagner et la sécurité des agitateurs peu de chose à redouter.

La plupart des nihilistes, de ceux du moins qui figurent dans les procès, sont de très jeunes gens, de très jeunes filles. C’est parmi les jeunes gens, ou, pour être plus exact, parmi les adolescens que

  1. Un des moyens de propagande révélés par les derniers procès, c’est aussi de se faire instituteur de village ou scribe communal. Solovief avait dans ce dessein fait l’un et l’autre métier.