Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/793

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cendie. Aujourd’hui, comme en 1825 comme en 1848, l’on pourrait dire qu’en Russie les matériaux de la révolution manquent encore.

Quels sont les hommes qui prétendent s’emparer d’un empire de plus de quatre-vingts millions d’âmes ? Quelques milliers de jeunes gens sans expérience, sans idées pratiques, sans influence, incapables de produire une révolution comme de la diriger, des inconnus incompris et mal vus du peuple, des enfans présomptueux et ignorans de la vie, croyant tout possible à leur faiblesse. Quels sont leurs armes, leurs ressources, leurs moyens d’action ? Des pamphlets, des brochures manuscrites ou imprimées, chez un peuple dont la grande masse ne sait pas lire. Et quoi encore ? Le bras de quelque sicaire, l’assassinat, l’incendie. Ils se sont tout permis et ont tout osé dans le champ ténébreux des manœuvres criminelles qui leur était seul ouvert ; mais pour faire une révolution, le stylet, les balles et les mines ne suffisent pas. S’il est un pays où tout l’état tienne au mince fil d’une vie humaine, ce n’est plus la Russie.

L’énergie et la ténacité, l’audace et l’abnégation, le sombre et fanatique héroïsme des ennemis de l’état n’aboutiront qu’à faire éclater à tous les yeux leur impuissance. Ce qui leur manque, ce n’est peut-être point l’organisation. Ils n’avaient pour ourdir leurs trames qu’à copier les modèles offerts par les révolutionnaires étrangers, qu’à s’approprier la vieille machine, aujourd’hui si perfectionnée, des sociétés secrètes et des gouvernemens occultes, avec leurs sections affiliées et leur hiérarchie de comités superposés, avec leurs chefs mystérieux et anonymes, aveuglément obéis d’adeptes auxquels ils demeurent inconnus[1]. Pour leur organisation et leur propagande, ils ont trouvé, dans l’aveugle enthousiasme de la jeunesse, dans l’indifférence ou la désaffection de la société, dans l’impopularité de la police ou la corruption administrative, des secours ou des facilités que ne leur eût présentés aucun autre état de l’Europe. Ils ont été admirablement servis par les contradictions et les maladresses du pouvoir ou de ses agens ; leurs plus téméraires attentats ont eu longtemps le bénéfice de l’impunité. Quel profit ont-ils tiré de tant d’avantages ? N’ayant pas, comme autrefois les carbonari ou Mazzini en Italie, comme les révolutionnaires polonais de 1863, l’esprit national pour allié, tous les efforts de leurs comités du dedans ou du dehors ont été en pure perte. Ils

  1. Je dois dire que d’après les comptes-rendus trop sommaires des derniers procès, les nihilistes sont loin de paraître aussi fortement organisés qu’on l’a d’abord cru en Russie comme à l’étranger. La plupart de leurs complots semblent ourdis par de petits groupes isolés, reliés seulement par la communauté des opinions et des desseins, et non par une affiliation régulière et hiérarchique. L’unité de direction parait avoir toujours fait défaut, et, en dépit du fameux cachet portant les mots : Comité révolutionnaire exécutif, l’existence même d’un semblable comité est encore douteuse.