Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/899

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pour franchir en moyenne un mille et quart. Dans sa marche pénible vers le nord, le commandant Markhara n’a presque nulle part trouvé une surface lisse. On eût dit, suivant sa pittoresque expression, une mer houleuse soudainement congelée. Entre les banquises s’élevaient des amas de débris de glace concassée, débris décomposés l’été précédent, puis gelés de nouveau pendant l’hiver ; c’étaient des remparts de blocs angulaires d’une hauteur de 40 à 50 pieds entre lesquels on ne pouvait trouver aucun passage. Tout le long de ces barrières abruptes s’étalaient des talus de neige hauts de 100 mètres environ et descendant au niveau du champ de glace. Comme le vent dominant pendant l’hiver était lèvent d’ouest et que la route des traîneaux courait vers le nord, il fallait renoncer à marcher le long de ces talus et les franchir, l’un après l’autre, à angles droits. Ce voyage fut une lutte continuelle contre des difficultés sans cesse renaissantes, car, à chaque obstacle qui était surmonté, il en surgissait un nouveau. On ne se figure pas quelle lassitude éprouvent les hommes qui, pendant de longues journées, ne peuvent jamais marcher d’un pas égal et délibéré ; c’est pis encore lorsqu’ils sont contraints, après s’être attelés à des traîneaux, de hisser ces traîneaux sur des blocs de glace abrupts, et pour arriver après des efforts inouïs à n’avancer que de quelques pieds ! Comme on s’en doute bien, au 83° 20’ de latitude nord, le commandant Albert Markham dut s’arrêter, convaincu que les glaces qui s’étendaient devant lui et ses compagnons à bout de forces, couvraient une étendue immense, des espaces qu’il n’était possible à aucun être humain de franchir.

Il est bien loin de notre pensée d’envisager avec indifférence tant d’efforts et de contester ce que leur doivent la science et la navigation ; nul plus que nous ne voudrait couvrir pieusement de lauriers les tombes où gisent les corps glacés des intrépides explorateurs des régions arctiques, mais nous touchons forcément à la fin de ces trop douloureuses tentatives. Ces expéditions seront abandonnées comme ont été abandonnées les expéditions au pôle austral. M. le professeur Nordenskjöld vient, du reste, de leur porter un coup dont il sera difficile d’atténuer la portée, en faisant passer un bateau, la Vega, — pour la première fois après trois siècles d’efforts infructueux, — des eaux de l’Atlantique dans les eaux du Pacifique, par l’Océan-Glacial. C’est ce hardi voyage que nous nous proposons de résumer. L’heureux explorateur n’a pu donner, jusqu’à ce jour, une relation officielle de ses observations, et, au moment où nous écrivons ces lignes, il est encore éloigné de quelques centaines de lieues de son point de départ. Notre travail n’en sera pas moins intéressant, — nous l’espérons, du moins, — grâce