Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/947

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ans d’ici seulement c’est par là qu’elles seront fausses. « Tout document apporté est incontestable, la mode ne peut rien contre lui. » S’il s’agit d’histoire, oui ! s’il s’agit de littérature, non ! C’est au contraire par là, par le document, par la description d’un costume et d’un mobilier, par la carte du restaurateur et le mémoire du tapissier, que dans quinze ou vingt ans d’ici l’œuvre sera devenue fausse. Là-dessus, veut-on dire qu’il faudrait, comme nos naturalistes affectent de le croire, rejeter systématiquement dans l’ombre une part de la réalité ? Cela peut se soutenir, il est vrai, car enfin, il y a des actes par lesquels nous rejoignons l’animal et des actes par lesquels nous nous en distinguons. C’est par ceux-ci que nous sommes hommes. Nos sensations sont une part de nous-mêmes, assurément, je dis seulement qu’elles en sont une part inférieure. Je puis donc concevoir une littérature qui subordonnerait de parti pris les sensations aux sentimens et les sentimens aux pensées, et cette littérature sera légitime, cette littérature sera vraie, que dis-je ? elle sera naturaliste, car enfin, comme le dit quelqu’un qui s’y connaissait : « La nature ne peut être embellie par aucun moyen qui ne soit encore de la nature. » Mais je conçois aussi très aisément que l’on ait l’ambition de vouloir peindre l’homme tout entier. Il ne reste plus qu’à s’entendre sur le mot. Or savez-vous pourquoi vos descriptions, quelque bonne volonté, moi, lecteur, que j’y mette, et vous, écrivain, quelque talent que vous y dépensiez, tôt ou tard, mais immanquablement, finissent par me lasser ? Vous me montrez un tapis dans une chambre, un lit sur ce tapis, une courte-pointe sur ce lit, un édredon sur cette courte-pointe, quoi encore ? Ce qui fatigue ici, c’est bien un peu l’insignifiance du détail, comme ailleurs c’en sera la bassesse ; mais c’est bien plus encore la continuité de la description. Il y a des détails insignifians, il y a des détails bas, il y a surtout des détails inutiles. Que mon lit soit un lit de coin ou un lit de milieu, que mes rideaux soient à lambrequin ou à tête flamande, je serais vraiment curieux de savoir le renseignement que vous en tirerez sur mon caractère ? Il n’en saurait être autrement si c’est une vie d’homme que vous me racontiez ainsi par le menu. Un homme exerce un métier, mais il n’est pas toujours et dans tous les actes de sa vie l’homme de son métier ; un homme est né dans telle condition et il y meurt, mais il n’est pas toujours et dans tous les actes de sa vie l’homme de sa condition ; un homme a un certain caractère, et ce caractère est profondément marqué, mais il n’est pas toujours et dans tous les actes de sa vie l’homme de son caractère. Il n’existe pas de pharmacien Homais dont la sottise déclamatoire n’ait des intermittences, il n’existe pas de baron Hulot dont la fureur de luxure n’ait des rémissions. Vous parlez de réalité, vous dites que « c’est le réel qui a fait le monde, » et quoique la formule ne soit pas des plus claires, je crois cependant vous comprendre. Mais dans la réalité, vous m’accorderez bien que le pharmacien Homais laisse