Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/95

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Je ne suis point surpris, ma chère cousine, lui écrivait un de ses parens, de l’état violent où Mlle Reverdil, votre bonne amie, me mande où vous avés été et l’abattement où vous êtes encore quand je pense à la séparation que la mort a mis entre vous et madame votre chère mère, et le peu de temps que vous avés eu pour vous y préparer. Je connois votre sensibilité et la bonté de votre cœur. Je connoissois votre tendresse pour cette mère, votre attachement, le plaisir que vous aviés à la voir contente et à faire la douceur de sa vie. Vous étiés sûre de l’amitié l’une de l’autre : il vous sembloit que cette amitié devoit durer toujours. La voir se rompre, et si subitement, est quelque chose de déchirant pour un cœur comme le vôtre. Ce sont des arrachements d’entrailles.

Ce qui est certain, c’est que cette mort inopinée venait encore ajouter aux difficultés de la situation de Suzanne Curchod. La modeste pension de la mère contribuait pour autant que les leçons de la fille à assurer leur subsistance. Cette ressource lui faisait subitement défaut, et elle se voyait réduite pour vivre à l’exercice d’une profession qui lui était devenue odieuse. Peut-être la future femme d’un contrôleur général des finances aurait-elle connu les étreintes de la misère, si des amies fidèles n’étaient venues à son aide. Ce fut l’honneur et le charme de sa vie d’inspirer à des âmes d’élite des attachemens passionnés auxquels elle savait répondre et dont elle fit la première épreuve dans l’adversité. Parmi ces protecteurs de la jeunesse de Suzanne Curchod, je citerai d’abord une personne dont elle était cependant séparée par toute la distance que peuvent mettre entre deux femmes le rang et la fortune. La duchesse d’Enville [1] avait été comme bien des Françaises attirée à Genève par le désir de consulter le célèbre Tronchin et, retenue sur les bords du lac par l’état de sa santé ou par l’attrait du pays, elle y avait formé un établissement de quelque durée. La duchesse d’Enville était une de ces personnes de l’ancienne société qui se piquaient d’avoir l’esprit libre et d’être accessibles aux idées nouvelles. En même temps qu’elle sollicitait, je ne sais trop pourquoi, la bourgeoisie de Genève, elle faisait inoculer ses filles (ce qui passait alors pour signe de grande hardiesse) et s’enfermait avec elles jusqu’à ce que tout danger de contagion fût passé. Elle avait ouvert une maison où tous les beaux esprits des bords du lac se donnaient rendez-vous. Elle y recevait Voltaire, auquel elle allait également rendre visite à Ferney, et secondait avec ardeur ses efforts pour obtenir la réhabilitation des Calas ou la libre rentrée des protestans en France. Aussi est-elle

  1. Marie-Louise-Nicole de La Rochefoucauld, née en 1716, mariée à son cousin Louis-Frédéric de La Rochefoucauld, duc d’Enville ou Anville, lieutenant général des années navales du roi, morte en 1796.