Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/950

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certaines tentations par son ignorance même et par sa vulgarité contre certains orages, il n’y a pas d’explication psychologique du crime, et l’amour incestueux de la femme Quenu deviendrait une pure dépravation des sens, un déchaînement ignoble de la bestialité, rien de plus. Mais à la hauteur où les circonstances ont placé la Phèdre et l’Hippolyte tragiques, c’est-à-dire dans un monde où ni les désirs ne sont habitués è connaître d’entraves, ni les passions à subir des freins, ni les volontés à s’embarrasser des obstacles, dans un monde où l’homme et la femme, également enivrés du sentiment de leur toute-puissance, se font des dieux de leurs caprices, tout est changé déjà. Multipliez les exemples. Supposez un Hamlet italien, imaginez-vous un Roméo suédois, essayez de vous représenter un Othello français : ce n’est rien qu’une telle supposition, ce n’est rien et pourtant c’est tout, puisque c’est simplement détruire Hamlet, Roméo, Othello. Être ou ne pas être… je dis que ce fameux monologue n’est pas possible à Venise, et quand vous m’apporteriez du contraire vingt preuves historiques, je soutiens que cet unique échange de regards par lequel Juliette et Roméo se donnent pour toujours l’un à l’autre, s’il est vrai dans Vérone, serait un mensonge esthétique dans Stockholm ou dans Uleaborg. Ce choix du milieu, ce rapport de la forme et du fond, cette appropriation des moyens à la fin, c’est ce que l’on appelle le style.

Voulez-vous maintenant faire une chute profonde et de ces hauteurs de l’art retomber jusqu’à M. Zola ? Pourquoi l’Assommoir tient-il, en dépit qu’on en ait, une place à part dans l’œuvre de M. Zola ? Parce que, ayant voulu peindre la dégradation et l’abrutissement final de l’ivresse, M. Zola pour une fois a trouvé le vrai milieu dans lequel devait se mouvoir son drame, parce que cette honteuse passion ne rend tous ses effets que dans une classe ouvrière, parce que dans un autre monde elle compromettra la santé d’un malheureux, sa dignité, son bonheur domestique, elle ne compromettra jamais directement la fortune, l’honnêteté de la femme, l’éducation des enfans. Partout ailleurs l’ivresse est un malheur privé, ce n’est que dans le monde de l’Assommoir qu’elle devient un danger social.

Il nous reste à montrer en terminant que toute cette discussion passe par-dessus la tête de M. Zola, qu’en vain il se proclame réaliste ou naturaliste, et que, comme romancier, sinon comme critique, il n’a jamais rien eu de commun avec les doctrines qu’il professe.

Il suffit pour s’en convaincre d’ouvrir un de ses romans. Voulez-vous savoir comment ce grand observateur observe ? lisez et comparez :

« D’autres fois il était un chien. Elle lui jetait son mouchoir parfumé au bout de la pièce, et il devait courir le ramasser avec les dents, en se traînant sur les mains et les pieds.

« — Rapporte, César ! je vais te régaler, si tu flânes. Très bien, César, obéissant ! gentil ! Fais le beau !