Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 38.djvu/732

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C’est que l’Allemagne, dans la voie où elle s’est engagée, depuis l’heure fugitive et déjà lointaine où la victoire et la fortune l’ont comblée, renonçait pour elle-même et pour tous ceux qui partageraient son sort à la possibilité de satisfaire de longtemps les besoins de la vie économique et sociale d’un grand peuple. Si, toute puissante et séduisante qu’elle parût, elle s’est montrée incapable de s’assimiler les Alsaciens qu’elle avait revendiqués comme frères, il faut chercher la cause première de l’avortement des multiples efforts qu’elle a tentés jusqu’ici et qu’elle pourra tenter encore pour essayer de germaniser sa conquête dans la poursuite où elle s’est engagée d’un idéal historique tout à fait vide de sens pour les Alsaciens et pour les Lorrains, idéal décevant qui lui a fait à elle-même lâcher la proie pour l’ombre et abandonner un présent tolérable et approprié à son génie, pour essayer de renouer la chaîne des temps et faire revivre, sous les Hohenzollern, au prix même de ses libertés, de sa tranquillité et de son bien-être, les beaux jours de l’empire des Hohenstaufen. L’incompatibilité radicale et profonde qui éloigne l’Alsace-Lorraine de l’Allemagne, la cause de divergence qui domine et embrasse toutes les autres, c’est qu’avec ses tendances actuelles l’Allemagne moderne n’a rien d’une nation moderne. Le mouvement qui l’emporte d’une si irrésistible façon dans l’orbite de la Prusse n’a rien de celui d’un peuple qui secoue ses entraves pour s’avancer vers un avenir meilleur et plus conforme à ses besoins. L’Allemagne s’efforce au contraire très délibérément de retourner le plus qu’elle peut vers le passé, par pure dévotion à ses traditions de race.

C’était là au surplus la conséquence logique et forcée du mouvement tout historique qui l’a jetée dans les bras de la Prusse, à qui elle doit d’avoir vu le jour du triomphe. Il y a dix ou quinze ans, l’Allemagne était heureuse, heureuse du moins de ce bonheur qu’on attribue aux peuples qui n’ont pas d’histoire, vivant à leur guise, se développant librement selon leurs aptitudes et leur génie, sans jeter grand éclat, mais assez sages pour dédaigner la gloire et se dédommageant des vaines satisfactions qu’elle procure et fait payer si cher à ses adorateurs, par la jouissance des biens et des avantages plus réels qu’assurent des budgets équilibrés, des impôts modérés, une vie large et facile et des gouvernemens paternels, qui, dégagés des soucis de la haute politique et confiés à des princes éclairés, n’avaient pas de plus chère préoccupation que de faire fleurir chez eux les sciences, les lettres, les arts, les bonnes mœurs et de faire grand dans la mesure de leurs petits états.

Tant de félicité laissait aux Allemands le loisir de rêver, et ils s’avisèrent de rêver grandeurs. Ils se sentaient humiliés de ne