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UN POÈTE LYRIQUE ESPAGNOL.

Et je sentis pénétrer ces baisers, — que j’arrachais à ton innocence effrayée, — comme du plomb fondu jusqu’à mes os.

Déjà, redoublant d’efforts, j’allais — vaincre ta vertu interdite et languissante, — quand tout à coup secouant, altière,

Ton noble front couvert de rougeur, — tu me repoussas vivement, — en t’écriant : Jamais ! plutôt la mort !

Comme l’amour qui nous poussa est aveugle, — je pris ton refus pour le dernier — effort de ta pudeur chancelante.

Et j’essayai de te saisir de nouveau, mais remplie d’angoisse — tu réprimas une seconde fois mon audace, — en me disant d’une voix sourde et étouffée :

« Je suis faible, pardonnez-moi ! En vain j’essaie — de comprimer ma passion, elle ne peut plus — rester cachée, je le sens bien !

« Dieu ne permet pas que demeure contenue — dans l’ombre cette ardeur qui me consume ; — mon âme cède à son influence.

« Et comme la violette qu’on dit — humble et modeste, quoiqu’elle se cache, — révèle par son parfum la place où elle se trouve,

« Ainsi il est inutile de vouloir que mon émotion, — profonde et désordonnée, ne réponde pas — au feu inextinguible qui m’embrase.

« Sachez-le donc, mais oubliez-moi. — Dois-je penser à l’amour terrestre, — moi, moribonde, triste oiseau de passage ?

« Car c’est là ce que je suis, c’est là ce que vous cherchez, c’est là ce sein — où la mort vous paraîtrait belle. — Voyez ce qu’il vous réserve : fange et pourriture ! »

Et d’une main pâle et tremblante — tu découvris ta poitrine rongée — par une plaie répugnante.


Est-il beaucoup de situations plus émouvantes et plus dramatiques que celle des deux amans, en ce moment suprême où éclate le fatal aveu et où l’amour recule devant la pitié ? Dans un court prologue, M. Nuñez de Arce a tenu à nous expliquer que son récit cache une allégorie : sous les traits de Blanche de Castelo, il a voulu, dit-il, présenter le terrible symbole de la science moderne, que l’homme poursuit avec tant d’ardeur et dont il ne recueille à la fin que le doute éternel et un profond dégoût. L’œuvre était belle, en dehors même de toute explication, et notre regret serait peut-être de n’en avoir pas fait saisir les beautés aussi vivement que nous les sentions nous-même. Mais c’est là l’écueil inévitable, quand on s’avise de toucher à la poésie, que toute traduction en prose amoindrisse singulièrement l’œuvre qu’elle voulait faire admirer. On pourra bien sans doute reproduire dans ses grandes lignes le dessin général du poème ; mais qui saura, à moins d’être également né poète et de disposer d’une langue aussi riche, aussi