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Les frères s’empressent de relever le corps de leur compagnon. Cependant son âme, libre de tout lien, suivait la vision à travers l’espace. Elles arrivent ainsi toutes deux devant une immense roche abrupte dont la base se perd dans les ténèbres et le sommet dans la lumière. Là monte péniblement, les yeux tournés vers le ciel, déchirant sa chair aux aspérités de la route, la foule des races, des nations et des empires. Et combien fléchissent ! combien tombent et disparaissent pour toujours dans les profondeurs de l’abîme ! Au milieu de ce défilé, l’âme du moine a reconnu Rome, la cité éternelle, et pieusement commence à prier ; mais quelle n’est pas son épouvante !


L’âme, avec une angoisse croissante, cherchait — partout la croix ; partout — elle la vit brisée ou renversée. Il semblait — que la cité adultère rétablissait — en son culte les dieux déchus. — Où était Jésus ? où était — Marie, étoile des mers orageuses ? — où était la vérité ? — L’infatigable érudition, l’art — beau encore, mais idolâtre, la science — incrédule ou rebelle, les désirs, — lâchés comme des satyres, s’abandonnaient — à une aveugle admiration pour le paganisme. — Par un grossier sacrilège, — Jupiter palpitait sous l’austère — figure de Moïse, et la voluptueuse — Vénus, sous les modestes atours — de la Mère de Dieu… Les nudités des statues, les tableaux — obscènes, les livres licencieux, étaient, — plus que l’ornement, le scandale et la honte — de la demeure pontificale ; ces murs, — où devaient résonner seulement — de mystiques prières, retentissaient — de chants orduriers. — Les rites, les coutumes, les cérémonies, les usages — de la Rome païenne, s’élevant — du fond de leurs antres classiques, — comme l’odeur putride qui sort des tombes, — empestaient la terre et lentement — allaient voilant l’éclat fécond — de la croix glorieuse.


Devant cet horrible spectacle, l’âme s’émut : « Rome, dit-elle, qu’as-tu fait de mon Dieu ? » Et alors, comme si sa plainte accusatrice eût donné une vie nouvelle à la vision dolente, le fantôme du Doute monta, grandit et parut envahir l’espace. Quand l’âme rentra dans le corps du moine, sa résolution était prise, et Martin Luther se déclarait en révolte contre la ville éternelle.

Assurément, il n’y a pas lieu ici de faire un choix entre des pièces de composition assez variée pour que chacun, selon son goût ou les dispositions de son esprit, préfère l’une à l’autre ; qu’il nous soit permis cependant d’attirer tout spécialement l’attention sur celle qui a pour titre : la Forêt obscure, et qui serait peut-être l’expression la plus parfaite de la manière et du talent de l’auteur. Là encore se retrouve l’idée morale qui domine et éclaire toute son œuvre, et dans le chaste amour de Dante pour Béatrice, perce