Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 39.djvu/45

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désirs se forment réellement que ces opérations partielles d’un sens qu’on fait agir dans un isolement absolu du système et qu’on prive même de son influence vitale, sans laquelle il ne saurait y avoir de sensation. » L’idéologie de Condillac était absolument étrangère à toute physiologie : le sens était séparé de l’organe et tous les sens séparés les uns des autres, quoique dans la réalité ils ne soient tous que les épanouissemens divers d’une seule propriété liée à la vie elle-même, à savoir la puissance de sentir.

Descartes et Malebranche faisaient une part bien plus grande que nos idéologues aux fonctions corporelles. Ce furent surtout l’école de Locke et celle de Condillac qui firent de l’idéologie une science entièrement séparée. Lorsque Condillac nous parle d’une statue « animée, » il ne nous dit pas ce qu’il faut entendre par animée. Il semble qu’il suffise d’ouvrir quelques portes, comme dans un automate, pour faire entrer du dehors des impressions et des idées. Mais pour sentir, il faut vivre, et dans la statue de Condillac rien ne vit, rien ne palpite, rien ne se meut. Rousseau, dans son Pygmalion, faisait vivre tout à coup sa statue, Galatée, et lui faisait dire en se touchant elle-même : « C’est moi. » Mais c’était un prodige, une métamorphose opérée par les dieux. La statue de Condillac n’avait pas plus de droit que celle de Pygmalion de dire : « C’est moi ; » elle n’avait pas même le droit de se dire « odeur de rose ; » car pour cela, il eût fallu d’abord vivre, et elle ne vivait pas plus que le canard de Vaucanson. Enfin, cette méthode abstraite qui sépare les sens les uns des autres n’est pas plus conforme à la réalité : car, quoiqu’on puisse concevoir un homme sans la vue, sans l’ouïe, sans l’odorat, on ne peut le concevoir au moins sans le toucher et sans une certaine sensibilité générale qui est peut-être le fond même de la vie. L’œil, le nez, l’oreille jouissent d’une merveilleuse sensibilité de tact : c’est ce qui explique même que l’aveugle-né, auquel on fait l’opération de la cataracte, rapporte au tact de l’œil les nouvelles impressions qu’il reçoit. Les sons agissent également sur le toucher et peuvent même ébranler différentes parties du corps ; les impressions savoureuses, si elles ne sont pas par elles-mêmes, comme dit Cabanis, des impressions tactiles, sont certainement associées d’une manière indiscernable à des impressions tactiles. Mais, outre cette connexion générale du toucher avec tous les sens, il y a encore d’autres connexions plus particulières. Le goût et l’odorat, par exemple, ne font presque qu’un seul et même sens : l’odorat est la sentinelle du goût. Aucune sensation n’est perçue isolée : toutes au moins sont jointes à une sensation générale, qui est la sensation vitale. Peut-on enfin croire qu’il y ait eu un moment où la statue de Condillac n’ait pas eu un sentiment d’extériorité, et se soit crue purement et simplement odeur de rose ou odeur