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un instant devant les conséquences possibles des principes précédens : « Ce n’est pas, dit-il, qu’il faille autoriser le vol ; mais ne punissons pas si cruellement les voleurs. » Soit ; mais ce n’est là qu’une réserve passagère, et dont aussitôt la conséquence vraie, inévitable, éclate sans aucune restriction : si l’homme conserve (comme on l’a vu), le privilège ineffaçable de la propriété, ceux qui en sont privés sont les maîtres d’exiger des autres propriétaires de quoi remplir leurs besoins ; « Ils ont droit sur ces richesses ; , ils sont maîtres d’en disposer en proportion de ces besoins. » La force qui s’oppose à leur droit n’est que « violence. » On voit qu’il ne s’agit plus même ici d’une réforme légale de la propriété : car toute réforme, fût-elle communiste, porterait atteinte au droit primitif et inaliénable de chacun. Il ne s’agit plus ici que du droit au vol. C’est le dernier degré de la sauvagerie et de l’anarchie.

On comprend, après la lecture de ces textes, combien Brissot, devenu sous la convention un personnage important et l’un des chefs du parti modéré (il avait voté contre la mort du roi), combien, dis-je, il dut être embarrassé, et combien le souvenir de cet écrit insensé dut lui être à charge. Ses adversaires royalistes ne lui épargnaient point ce souvenir. Il fut attaqué dans le Journal de Paris (le journal d’André Chénier, de de Pange, de Roucher), le 6 mai 1792 [1]. Il n’était pas difficile de faire voir ce que de telles doctrines avaient de subversif et de périlleux dans les circonstances d’alors. Brissot essaya de se justifier, mais, il faut l’avouer, par d’assez mauvaises raisons. Il se plaint qu’on ait appliqué à l’état social ce qu’il avait dit de l’état de nature ; — que l’on ait supprimé les passages où il condamnait le vol ; — qu’on lui impute un pamphlet inconnu et oublié, paru en 1778, pour en conclure qu’il veut bouleverser la société en 1792 ; — qu’on ait choisi pour réveiller le souvenir de ce pamphlet le moment où l’on ne cesse d’alarmer les Français sur le respect des propriétés. L’abbé Morellet répliqua d’une manière victorieuse : La distinction de l’état de nature et de L’état social ne signifie rien, puisque l’auteur déclare que le droit primitif est inaliénable, que la renonciation en serait nulle, que nul ne serait tenu de l’observer : — l’inconséquence et l’incohérence dont l’auteur se targue pour se défendre ne sont que des extravagances de plus ; — M. Brissot avait déjà trente-quatre ou trente-six ans en 1778 ou 1780 [2] ; ce livre n’est donc pas un ouvrage de jeunesse. — enfin, on ne pouvait choisir une époque plus opportune que celle de l’anarchie sociale

  1. L’auteur était l’abbé Morellet. On le retrouve dans ses Mélanges (t. III, p. 294. )
  2. Morellet parait douter que ce livre soit de 1778 ; il indique la date de 1780. Brissot peut avoir reculé la date pour se rajeunir et faire paraître l’ouvrage plus innocent.