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quelques points à peu près intervertis. Sur tout ce qui regarde la direction à imprimer à ses études, le jugement à porter sur ses maîtres, les rapports qu’il convient d’avoir avec eux, les lettres même qu’il serait bon de leur écrire et qu’il n’hésite pas à envoyer toutes rédigées à sa mère, c’est le fils qui prend l’initiative, je dirais presque qui commande, si le ton n’était pas toujours celui de la plus affectueuse déférence envers celle qui n’aurait jamais consenti à faire le moindre abandon de son autorité morale. On trouve dans ces lettres, avec des échappées de gaîté ou d’impertinence habituelles au jeune âge, un certain air de gravité et quelque chose qui sent le futur auteur. Comme elles ne sont pas sans agrément, nous donnerons des extraits de ces lettres qui, jointes à d’autres fragmens de la correspondance entretenue en même temps avec ses camarades, racontent mieux que nous ne le pourrions faire cette première phase de la vie de Lanfrey.


St-Jean-de-Maurienne, 23 octobre 1844.

Chère maman,

… On m’avait vanté la liberté dont on jouissait dans ce collège. Belle liberté, en effet. Oh ! que m’importe à moi d’être libre sur un fumier ! Tous ces désavantages ne seraient encore rien si les élèves étaient des gens avec lesquels on pût lier l’ombre d’une société ; mais ce sont tous des montagnards, lourds, pesans, épais de corps et d’esprit, des caricatures dont je rirais si mon sort n’était intimement lié au leur. Rien n’est plus commun ici que de se prendre aux cheveux pendant les récréations et même en étude. Tous les jeux dont on puisse user ici sont des jeux de bouchon… Tous les corridors, toutes les salles sont infects ; les professeurs sont d’une familiarité tout au moins très grossière. Ils vous abordent en vous disant aussi bêtement que possible : « Eh bien ! mon petit ami, comment vas-tu ? Te portes-tu bien ? Trouves-tu le temps dur ? Sois tranquille ; je te ferai passer une fameuse année… » Charmant collège ! je lui préfère l’enfer… Je suis tombé dans une misanthropie drôlatico-rêveuse qui vous paraîtrait assez risible. La bigoterie est encore pire ici qu’aux jésuites. A tout moment, nous avons ordre d’élever nos âmes à Dieu. C’est comme ce général qui disait à ses soldats : « Messieurs, vous aurez à courir à la victoire… »


En entrant dans sa nouvelle institution, le jeune Lanfrey avait beaucoup tenu à faire connaître avec franchise à l’ecclésiastique qui la dirigeait pour quelles raisons il était sorti du collège de Chambéry. Dans les lignes suivantes nous allons l’entendre se