Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 41.djvu/48

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espérances et de mes incertitudes, vous le seul témoin de cette lutte obscure, inégale, mais non sans honneur, vous me découragez, vous vous moquez de mes scrupules et des modifications consciencieuses que j’apporte à mon œuvre, lorsque l’évidence m’y force. Vous n’avez aucune foi à ce que j’entreprends. Vous avez la simplicité de croire que je mène une vie de plaisirs avec les cent cinquante francs mensuels. Pensez-vous qu’un écrivain sérieux n’ait qu’à dire comme Dieu : « Que la lumière se fasse ! » Pensez-vous qu’il dépend de lui comme il dépend d’un ouvrier d’allonger ou de raccourcir sa besogne à volonté ! Non, quand on met un titre sur un livre, il faut remplir le programme qu’il annonce, ou bien on en est soi-même la première victime. Ce n’est pas comme dans le commerce, où l’on s’enrichit en vendant à faux poids et en donnant du coton pour du fil. En littérature, celui qui ne tient pas les promesses de l’étiquette mise sur la chose vendue en est toujours puni… Rien au monde ne me fera livrer mon ouvrage au public avant qu’il soit achevé, c’est-à-dire qu’il soit l’expression vraie de ma pensée et de ma capacité. Il y a là pour moi non-seulement une question d’amour-propre, mais encore plus une question de conscience. Je le jetterais au feu plutôt que de le publier imparfait.


Cependant Mme Lanfrey n’avait pas tenu longtemps rigueur à son enfant. Elle avait, comme à son ordinaire, tendrement cédé à ses désirs. « Il n’est rien de tel, s’écrie-t-il dans sa reconnaissance, qu’une bonne caresse maternelle pour remettre l’âme de ses agitations et lui rendre la paix. » Il s’était donc remis au travail avec cette énergie fiévreuse et désespérée (ce sont ses expressions) qui suivait de près chez lui les courts accès de découragement.


… C’est l’incertitude de l’avenir et la rage ou je suis de ne vous avoir encore pu retirer de cette galère de sacrifices qui sont cause de tout. Je souffre beaucoup, ma chère mère, lorsque je me dis que je suis le seul obstacle au repos que vous avez si bien mérité par tant d’années de privations. Toutes mes peines particulières, qui sont grandes et multipliées, ne sont rien auprès de celle-là. Je sais qu’il y a des gens qui me représentent comme exploitant votre vieillesse, vous sacrifiant à mes chimères sans avoir aucune préoccupation de votre bonheur et de votre tranquillité, tandis que je n’ai jamais eu pour but, dans toutes mes entreprises en apparence les plus déraisonnables et les plus hasardées, que de hâter le moment où vous pourrez être libre, tranquille et heureuse, que de jeter un peu d’éclat sur le nom obscur de ma pauvre et vieille mère, afin qu’elle soit respectée et honorée par tous comme elle l’est par moi. Voilà la pensée qui est au fond de toutes mes actions, bien plus que cette folie qu’on nomme l’ambition et cette fumée qu’on nomme la gloire, et c’est dans cette pensée que je puiserai une force invincible pour renverser les obstacles que je trouverai sur mon