Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 42.djvu/122

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

cliens ou ses associés lui prennent tout le jour, et même le soir, au milieu des plaisirs qu’il recherche et dont il ne jouit pas, il songe encore aux opérations qui peuvent accroître cette fortune dont le revenu dépasse déjà des milliers de fois tous les besoins qu’il peut rêver[1]. Il est comme accablé sous la masse de ses biens. Sans doute il peut être un rouage utile dans l’œuvre générale de la production, mais est-il dans la voie qui mène à la perfection et au bonheur ? L’homme sans besoins est sans soucis. Il a la gaîté de l’alouette ou du « savetier » qui chante dès l’aurore. Grâce aux merveilles de la science et de la technique, nous produisons tant de richesses que, quand la statistique groupe les chiffres qui la mesurent, on demeure confondu, et cependant notre siècle est préoccupé, tendu et triste. On ne rit plus, on ne s’amuse plus comme autrefois. Partout on ne voit qu’effort et déception.

Bossuet traite ce point dans son Traité de la concupiscence en un langage dont on ne peut assez admirer la force et la magnificence. « Le corps, dit-il, rabat la sublimité de nos pensées et nous attache à la terre, nous qui ne devrions respirer que le ciel. » Entendez-vous le grand orateur : comme d’un mot, il nous montre où doivent tendre nos efforts. « Pourquoi, continue-t-il, tournez-vous vos nécessités en vanité ? Vous avez besoin d’une maison comme d’une dépense nécessaire contre les injures de l’air : c’est une faiblesse. Vous avez besoin de nourriture pour réparer vos forces qui se perdent et se dissipent à chaque moment ; autre faiblesse. Vous avez besoin d’un lit pour vous reposer dans votre accablement et vous y livrer au sommeil qui lie et ensevelit votre raison : autre faiblesse déplorable. Vous faites de tous ces témoins et de tous ces monumens de votre faiblesse un spectacle à votre vanité, et il semble que vous vouliez triompher de l’infirmité qui vous environne de toutes parts. » Parfois Bossuet pousse la doctrine du renoncement jusqu’à l’ascétisme, mais au fond n’a-t-il pas raison ? Chacun de nos besoins n’est-il pas une faiblesse, un asservissement et une tentation de sacrifier le bien et la justice à la sensualité ? La dignité de la vie, la fierté de la conduite, la fidélité à ses opinions dépendent souvent de la simplicité de l’existence. Moins vous aurez de besoins, plus vous serez libre de faire ce que le devoir commande, et moins dans les grandes circonstances, — choix d’une carrière, d’une compagne ou d’un parti politique, — vous aurez à écouter les suggestions de la cupidité.

En Angleterre, nous raconte Helvétius, dans son livre de l’Esprit,

  1. « Vous voyez à Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu’au jour du jugement, qui travaille sans cesse et court risque d’accourcir ses jours pour amasser de quoi vivre. » (Montesquieu, Lettres persanes.) Ainsi ont vécu ces princes du divitisme à New-York, Astor, Vanderbilt et Stewart, qui ont laissas chacun plus d’un demi-milliard.