Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 45.djvu/86

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rapports résultant du négoce se trouvaient ainsi resserrés encore par les liens de parenté et peut-être même d’intérêt qui rattachaient la famille d’Arc au berceau de son chef.

Nous n’avons pas encore parlé d’une troisième classe de voyageurs par l’entremise desquels les nouvelles religieuses devaient se transmettre rapidement entre les trois diocèses de Toul, de Châlons et de Troyes ; nous voulons parler des pèlerins. De même que les Champenois se laissaient volontiers attirer en Lorraine par la vogue de tel pèlerinage renommé, Saint-Nicolas près Nancy, par exemple, les Lorrains et les Barrois, de leur côté, montraient une prédilection particulière pour certains sanctuaires de la Champagne, notamment pour Notre-Dame de l’Épine, près Châlons. Précisément à l’époque où frère Richard prêchait dans cette dernière région, on y célébra une solennité qui dut attirer un grand concours de pèlerins. L’église abbatiale de Basse fontaine, au diocèse de Troyes, prétendait être en possession, de temps immémorial, d’un de ces nombreux doigts de saint Jean-Baptiste que la complaisance du clergé avait multipliés avec une profusion vraiment excessive sur tous les points de la France. Le 24 novembre 1428, Jean l’Aiguisé accorda quarante jours d’indulgence aux fidèles qui viendraient prier dans cette église. Comme la dévotion à saint Jean n’était pas moins populaire dans la vallée de la Meuse que dans celle de la Marne, il ne serait pas impossible que l’appel de l’évêque de Troyes eût été entendu bien au-delà des limites de son diocèse.

Si l’on n’admet pas avec nous que Jeanne d’Arc subit, au moins indirectement, l’influence de la mission prêchée en Champagne dès la fin de 1428, il est difficile d’expliquer non-seulement certaines pratiques de dévotion très caractéristiques dont nous parlerons tout à l’heure et qui sont antérieures à la première entrevue de la Pucelle avec ce cordelier, mais encore le fait le plus saillant de cette entrevue, telle qu’elle est racontée par l’anonyme de la Rochelle. Or le récit de cet anonyme, rédigé par un contemporain et, selon toute vraisemblance, sur le rapport d’un témoin oculaire, nous paraît d’autant plus précieux que, loin d’être en contradiction avec la déposition de Jeanne devant ses juges de Rouen, comme on pourrait le croire au premier abord, il en fournit au contraire, quand on le comprend bien, la seule explication plausible.

Selon ce curieux récit, frère Richard se trouvait à Troyes au moment où la Pucelle arriva sous les murs de cette ville dans sa marche sur Reims. Traqué sournoisement à Paris deux mois auparavant par l’administration anglaise, il avait sans doute regagné la Champagne, premier théâtre de sa propagande, en