Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/121

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la terre algérienne, non loin d’Ouchda, je me trouvai face à face avec un ancien pion contre lequel j’avais jadis entretenu une lutte à outrance ; il occupait un mince emploi dans une administration militaire et traînait avec lui une grosse femme qui ne servait pas qu’à sa cuisine. Je pus lui être utile, il s’ouvrit et me parla franchement du temps écoulé ; il me disait : « Entre les élèves et nous, l’accord n’était pas possible, nous souffrions trop, et de trop de manières. Quand vos mères élégantes et sentant bon venaient vous voir au parloir ; quand, le dimanche, on vous emmenait en voiture avec des domestiques mieux habillés que nous, lorsqu’au lendemain des jours de congé, nous vous entendions raconter, pendant les récréations, que vous aviez été à l’Opéra, aux Italiens, à la Comédie-Française, au bal, nous faisions un retour sur nous-mêmes, nous sentions la misère de notre condition ; l’amertume et l’envie nous débordaient, et sans peut-être que nous en eussions conscience, nous nous vengions de vos plaisirs, qui nous étaient interdits, en redoublant de sévérité, — d’injustice, — comme vous disiez. Pendant douze ans que je suis resté maître d’étude, savez-vous combien de fois j’ai été au spectacle ? Une seule, au parterre de l’Opéra, où un ami m’avait conduit pour entendre Robert le Diable. Oui, vous étiez pour nous un objet de convoitise, et les souvenirs que j’ai conservés de cette époque sont les plus mauvais de mon existence. »

L’aveu de ce pauvre homme me fut pénible et m’expliqua bien des choses que je n’avais pas comprises pendant ma vie d’écolier. J’y ai souvent pensé depuis ; l’expérience est venue qui m’a éclairé. Entraîné par mes études sur Paris, j’ai regardé dans bien des mondes ; j’ai pu étudier de près toutes les catégories d’agens, d’employés, de subordonnés, et j’en suis arrivé à cette conclusion, que, dans notre état social actuel, l’homme le plus malheureux, le plus digne de commisération, celui dont la condition exige les réformes les plus urgentes, celui qu’il faut relever et faire respecter, parce qu’à doit être respectable, c’est le pion de collège !

Les jours de congé, lorsque par hasard je n’étais pas en retenue, je courais chez Louis de Cormenin, et là, près de lui, libre, en confiance, j’exhalais toutes les colères dont ma mère n’aurait pas toléré l’explosion. Louis était bien plus calme que moi, une sorte de nonchalance extérieure lui permettait de supporter un régime qui m’exaspérait ; il se conduisait sagement et n’était que rarement puni ; mais de même que je n’avais pas assez d’imprécations pour maudire les arrêts, il ne se contenait guère lorsqu’il parlait de la guérite, sorte d’instrument de supplice en usage au collège Bollin. L’écolier y était maintenu assis sur un tabouret fixé entre