Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/238

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tations contre la France dans les plus grandes villes, à Milan, à Gênes, à Naples, même à Rome. On s’est donné la satisfaction de crier : « À bas la France ! » C’est le cri d’une animosité impatiente d’éclater à la première occasion, et comment n’en serait-il pas ainsi lorsque, depuis trois mois surtout, des politiques imprévoyans s’occupent à échauffer les passions italiennes contre la France ?

Il faut cependant aller au fond des choses et s’expliquer clairement. Que veulent donc les Italiens ? De quoi se plaignent-ils ? Quels sont leurs griefs contre la France ? Ils ont tout et ils ne sont pas contens. Ils sont à Naples et à Palerme, à Rome comme à Venise. Ils se sont constitués comme ils l’ont voulu. C’était, il y a six jours à peine, un anniversaire qu’ils ne peuvent oublier, l’anniversaire de Solferino : à quel moment depuis la grande bataille ont-ils rencontré parmi nous un obstacle sérieux ou une gêne dans la réalisation de leurs espérances ? Ils ont été servis par notre puissance et nos malheurs même ne leur ont pas été inutiles. Que leur faut-il de plus ? On est allé à Tunis sans les consulter, il est vrai : est-ce que Tunis leur appartenait ? Nous allions oublier un récent et terrible grief. Un homme d’étude, un géographe français, a écrit dernièrement un livre, l’Italie qu’on voit et l’Italie qu’on ne voit pas, où il démontre qu’on enseigne au-delà des Alpes une géographie un peu ambitieuse en parlant dans les traités scolaires de un million sept cent mille Italiens qui sont encore « séparés » de la mère patrie : c’est évidemment la preuve des mauvais desseins de la France contre l’unité italienne, de même que nos tarifs de douane et notre dernière loi sur la marine marchande ont été manifestement, expressément conçus pour nuire à l’Italie ! On nous a souvent accusés de ne point connaître ce qui se passe dans les autres pays, et les Italiens gallophobes d’aujourd’hui renouvellent volontiers ces accusations en les accompagnant d’un certain nombre d’amplifications injurieuses. Ils pourraient certes mieux employer leur temps en apprenant eux-mêmes ce qui se passe chez les autres : ils ne se livreraient pas à cette fantaisie ridicule de supposer à la France des projets de conquête au-delà des Alpes. Eh non ! sûrement la France n’a rien à demander à ses voisins des Alpes et de la Méditerranée, elle n’a pas la moindre intention de les conquérir ; elle ne leur demande que de se tenir tranquilles, de s’agiter un peu moins, de retrouver l’esprit et le bon sens qu’ils ont montrés plus d’une fois, qui leur a positivement manqué depuis quelque temps. La vérité est que beaucoup d’Italiens ressemblent à des enfans gâtés de la fortune. Comme tout leur a réussi, ils désirent ce qu’ils n’ont pas, même ce qu’ils ne peuvent pas avoir. Ils promènent leurs regards de tous les côtés vers Trente et vers Trieste, vers Malte ou vers la Corse. Lorsqu’ils voient l’Angleterre prendre Chypre ou l’Autriche s’établir en Bosnie, il leur semble qu’ils auraient droit, eux aussi, à quelque dédommagement, qu’on leur dérobe une