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oppression séculaire, soient sensibles aux bienfaits de l’indépendance nationale ou de la liberté politique. Quand même on aurait raison sur tous ces points, nous affirmerions sans hésiter l’utilité propre des lumières, l’utilité propre du progrès moral, l’utilité propre des libertés privées et des libertés publiques. En un mot, soit qu’il s’agisse d’autrui, soit qu’il s’agisse de nous-mêmes, la véritable utilité, ce n’est pas le seul bonheur, ce n’est pas la satisfaction plus ou moins complète de la seule sensibilité, c’est le progrès sous toutes ses formés, c’est le perfectionnement de toutes les fonctions individuelles ou sociales ; c’est ce « développement harmonieux de toutes les facultés, » dont M. Janet a fait si heureusement la formule du bien.

Peut-être M. Janet lui-même a-t-il un peu oublié cette formule en reproduisant avec trop de complaisance les démonstrations habituelles des philosophes optimistes sur toutes les conditions de bonheur qu’offre la pratique de la vertu. Il semble s’être trop souvenu qu’avant d’écrire une Morale, il avait écrit une Philosophie du bonheur. Oui, le bien total implique le bonheur parfait, puisqu’il implique la perfection de l’être entier ; mais ce n’est que l’idéal suprême, et, dans la réalité, on peut accorder aux pessimistes que rien n’est plus rare et plus difficile que l’accord constant du bonheur et des autres formes du bien. On peut, avec M. Janet, épurer l’idée du bonheur et n’y faire entrer que les plus hautes satisfactions de la sensibilité en parfaite harmonie avec le plus haut développement des autres facultés ; mais le bonheur, même ainsi entendu, est souvent hors de notre atteinte, en nous-mêmes et dans autrui, alors que nous pouvons poursuivre et que nous avons l’espoir de réaliser les autres biens dont il devrait être le corollaire naturel. Il ne saurait sans péril, sans un amoindrissement de l’idée du bien, être pris pour le bien total. Ceux qui réduisent le bien au bonheur ressemblent à ces anciens cause-finaliers, dont l’auteur du beau livre sur les Causes finales a si nettement répudié les traditions, qui ne pouvaient comprendre, en dehors du bonheur de l’homme, la fin de la création et la justification du Créateur.


V

Jusqu’ici nous n’avons fait qu’un reproche à la morale de M. Spencer, c’est d’être infidèle à son principe. Son tort n’est pas d’avoir donné pour base à la détermination du bien la théorie de l’évolution, mais d’avoir enfermé l’évolution dans la réalisation du plaisir. Le même reproche peut être fait à l’école utilitaire sous toutes ses formes. Elle serait dans le vrai si elle identifiait le bien avec l’intérêt, entendu dans le sens le plus large ; car le bien n’est qu’une idée