Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/343

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certaine pour sa famille, s’il obéit à ses convictions ; s’il cède à la crainte, sa voix peut suffire pour faire triompher une politique funeste à son pays. Il est infiniment rare sans doute qu’un seul vote, dans une élection, ait de telles conséquences ; mais les mauvais exemples sont contagieux, et si sa défaillance trouve de nombreux imitateurs, elle peut être la cause des plus graves périls pour la politique nationale. Quel conseil lui donner dans cette cruelle alternative ? Il ne s’agit pas seulement de mettre en balance les intérêts de la famille et les intérêts de l’état ; il faudrait pouvoir peser toutes les conséquences probables de chaque manière d’agir. Or, observe M. Spencer, « les rapports entre les maux contingens peuvent varier à l’infini. Dans un. cas, le devoir public s’impose avec force, et le mal qui peut en résulter pour les nôtres est léger ; dans un autre cas, la conduite politique a peu d’importance, et il est possible qu’il en résulte pour notre famille un grand mal, et il y a entre ces extrêmes tous les degrés. En outre, les degrés de probabilité de chaque résultat, public ou privé, vont de la presque certitude à la presque impossibilité. En admettant donc qu’il soit mal d’agir de manière à nuire peut-être à l’état et en admettant qu’il soit mal d’agir de manière à nuire à la famille, nous avons à reconnaître le fait que, dans un nombre infini de cas, personne ne peut décider laquelle de ces deux manières d’agir est vraisemblablement la moins mauvaise. »

Il y a, sans contredit, des circonstances très atténuantes et même de légitimes motifs d’excuse dans l’acte de faiblesse d’un père de famille qui voté contre sa conscience pour sauver ses enfans de la misère ; mais justifier cet acte comme un de ceux où le doute est permis et qui ne comportent pas même, « dans un nombre infini de cas, » les chances d’une décision plus ou moins vraisemblable, n’est-ce pas fausser les consciences ? N’est-ce pas ruiner d’avance les devoirs les plus certains du citoyen ? Et il ne faut pas oublier que M. Spencer, dans cette solution dubitative d’un douloureux cas de conscience, a le double mérite d’une sincérité parfaite et d’une logique irréprochable. Ses principes, qui ne considèrent que les conséquences utiles ou nuisibles des actions, et qui ne reconnaissent rien d’inflexible dans le devoir, lui imposaient une telle solution, et il faut lui savoir gré de n’avoir pas cherché à la dissimuler ; mais il nous montre par là combien il est loin d’avoir fondé cette morale scientifique où la société laïque doit trouver la détermination complète et définitive des devoirs de l’homme et du citoyen.